L’être humain en confinement

Mardi, 17 Mars 2020 : Jour 11 de l’épidémie au Cameroun

Je ne me souviens pas avoir été particulièrement agitée en me réveillant ce matin-là. Probablement parce que c’était pour moi un jour comme un autre. En ouvrant les yeux je me suis certainement étiré puis retournée dans mon lit en savourant le moelleux de mes couvertures, mon esprit parcourant nonchalamment les souvenirs déjà lointains des rêves de la nuit précédente. J’ai certainement étendu la main à la recherche de mon téléphone que je place toujours sous mon oreiller avant de m’endormir. J’ai ensuite dû hésiter entre commencer ma journée par une courte méditation en utilisant l’application téléchargée à cet effet sur mon téléphone, ou me laisser séduire par l’appel des réseaux sociaux. On le sait tous : une journée commencée sur Facebook ou Instagram se convertit rapidement en 1h de retard sur le début de la journée de travail ; mais étonnamment le dilemme est le même tous les matins. Ce matin-là j’ai peut-être cédé à l’appel des RS et fait défiler le fil de mon actualité. Le Coronavirus, en star incontestée de ces derniers mois, s’est peut-être subtilement rappelé à mon souvenir par des publications de quelques-uns de mes contacts à coups de : « Stay at home » et « Wash your hands ». Mais même si six jours plus tôt le directeur de l’OMS déclarait la pandémie, les 4291 décès déjà enregistrés me paraissaient une lointaine actualité. Une journée comme une autre donc. Je continuais à balayer du revers de la main les nouvelles alarmistes et les rumeurs d’un « confinement » au Cameroun. Car, voyez-vous, je ne regarde jamais le journal télévisé et pour une raison très précise : une trentaine de minutes d’information vous donne l’impression que le monde est un océan d’hostilité sans cesse au bord du chaos ! Qui veut vivre avec la conscience permanente que l’immense majorité des homicides sera perpétrée par un ami ou un membre de la famille, que le réchauffement climatique s’accélère et qu’un enfant de moins de 15 ans meurt toutes les 5 secondes dans le monde ? Pas moi ! Sans faire la politique de l’autruche, je préfère me concentrer au quotidien sur les choses que je peux changer !

Ma matinée s’est donc poursuivie dans le calme et la sérénité qui m’habite en général. Il était 18h32 quand, au terme de tergiversations et spéculations interminables dans tous mes groupes WhatsApp, le couperet tombait : je venais de recevoir une vidéo amateure montrant le premier ministre en conférence de presse. Pendant 6 minutes et 35 secondes il énumérait les mesures prises par l’état du Cameroun pour endiguer l’avancée de l’épidémie. Sans m’interroger plus avant sur le fait étrange et pourtant courant au Cameroun, qu’une telle information fasse le tour des RS avant une annonce officielle, une des 13 mesures énumérées à tout de suite retenu mon attention : « les déplacements urbains et interurbains ne devront s’effectuer qu’en cas d’extrême nécessité » ! Hein ? Qu’entend-t-il par « extrême nécessité » ! S’agit-il de cesser toute activité professionnelle et d’opérer d’un confinement total ? Mon inquiétude était encore plus grande à l’idée de la cessation des déplacements interurbains. J’ai rapidement fait le calcul : Isolée avec mes enfants à plus de 800 km des autres membres de ma famille, quels étaient les risques si je me trouvais confrontée à une urgence médicale à Ngaoundéré, une ville où le plateau technique des hôpitaux était aussi rudimentaire qu’inexistant ? Qui prendrait en charge les enfants si je me retrouvais dans l’incapacité de le faire ? Les questions se succédaient. Mais il fallait en avoir le cœur net et la confirmation ne s’est pas fait attendre ! Au journal télévisé de 20h, le même discours, cette fois filmé par un caméraman professionnel ! Le retour à la réalité était brutal. Tout d’un coup le Coronavirus n’était plutôt l’affaire des autres, l’affaire des « blancs » !

L’anxiété commençait à poindre ! Mais je restais raisonnable malgré les conseils d’un ami qui m’écrivait qu’il était peut-être plus prudent de me replier dans la capitale ! « Si tu n’as rien de rassurant à me dire, n’en parlons plus » furent mes derniers mots avant de m’endormir ce soir-là. Le lendemain pourtant je me réveillais avec la boule ventre, les oreilles en alerte, attentive au moindre son inhabituel provenant du dehors. Rien, je n’entendais rien. J’étais soulagée mais il fallait faire un tour à l’extérieur pour savoir si tout allait bien. Depuis 2 jours déjà, une grève des mototaxis mobilisait l’actualité dans la ville de Ngaoundéré. Ce jour-là en sortant, je découvrais avec stupeur que tous les carrefours étaient barrés de pneus de voitures entassés, et de mototaxis agressifs ! Dans plusieurs quartiers aux alentours du centre-ville, les travailleurs n’avaient pas pu quitter leurs domiciles. Si cette situation devait se prolonger et s’associer à la menace d’un confinement, la situation deviendrait rapidement explosive. Il ne m’en fallait pas plus ! Cette fois je les ressentais : céphalées, tachycardie, respiration superficielle… les symptômes du stress ! « Ça y est, me suis-je dis, Mode psychose activé ! »

 La physiologie des êtres vivants n’a qu’un objectif ultime : assurer sa survie et sa reproduction. En cela, l’être humain ne diffère pas des autres animaux de la création. Le stress est un processus physiologique bien huilé. Un cocktail d’hormones sont produits par le cerveau et déclenchent un ensemble de processus : la diminution de l’activité du cortex préfrontal (responsable du raisonnement logique), l’augmentation du rythme cardiaque, l’afflux du sang vers les muscles. Tout est mis en œuvre pour le préparer à réagir face au danger par : l’attaque ou le repli ! A l’époque préhistorique, il s’agissait d’échapper aux bêtes sauvages et aux assauts des tribus rivales. Le stress dans notre monde contemporain sert un autre but : échapper aux remontrances de notre conjoint, au regard de travers de notre collègue de bureau ou au rappel de notre patron au sujet du retard du dernier rapport semestriel ! Et que croyez vous qu’il se passe quand l’ennemi est microscopique et invisible, comme un virus ? Une seule option, je vous la donne en mille : le repli ! La fuite ! Fuir ! Et vite ! Trêve de tergiversations ! J’ai couru à l’agence de voyage acheter les billets de bus. Nous allions quitter la ville quelques heures plus tard pour un voyage long de 13 heures. A l’arrivée à Yaoundé le lendemain matin, je me souviens avoir été assailli d’un sentiment très net : le soulagement !

Depuis mon repli à Yaoundé, j’ai retrouvé mon calme et mes habitudes sereines. Mais j’observe les tendances sur les réseaux sociaux et ce recours à la culpabilisation à l’endroit de ceux qui connaissent les conditions les plus rigides de confinement dans les pays asiatiques et européens durement touchés par cette crise sanitaire. Et je ne peux m’empêcher de me dire que je ne suis en rien différente de celui qui dans un accès de panique a quitté son lieu d’habitation en Europe pour rejoindre sa famille en Afrique : les « mbenguistes » comme on les appelle au Cameroun. Les principaux vecteurs de l’infection en Afrique, là où elle était presqu’inexistante il y a deux mois à peine. Je ne suis pas plus différente du Français ou de l’Italien qui sort de chez lui, au mépris des mesures de précautions imposées, pour un apéro secret entre potes ! Les injonctions à rester chez soi sont légitimes mais seraient certainement plus nuancées si les gens savaient que parmi les méthodes utilisées pour torturer un être humain, la plus extrême n’est ni le fouet, ni le simulacre d’une exécution, ni les décharges électriques, mais… le confinement solitaire !

Un être humain isolée de tout contact avec d’autres êtres humains pendant plusieurs semaines sombre irrémédiablement vers : des troubles de la perception, des hallucinations, des attaques de panique, une diminution des capacités de mémoire et de concentration, de l’impulsivité, de la paranoïa… Ces symptômes sont certes observés au bout de plusieurs mois ou années d’emprisonnement en cellules d’isolation mais des études ont également montré que « la solitude… tue ! » Pour citer le Professeur Robert Waldinger au cours d’une Ted Talk tenue à Beacon Street en 2016: “It turns out that people who are socially connected to family, to friends, to community are happier. They are physically healthier, and they live longer than people who are less well connected! And the experience of loneliness turns out to be toxic. People who are more isolated than they want to be, from others, find that they are less happy, their health decline earlier in midlife, their brain functioning decline sooner and they live shorter lives than people who are not lonely!”

Aristote disait : “L’être humain est un animal social !” Il ne s’épanouit qu’à travers le mimétisme de son semblable, à travers la subtilité de son langage corporel et l’empathie générée par les émotions d’un autre soi ! Les mesures prises actuellement pour venir à bout de cette pandémie sont sans précédent. Elles sont certes nécessaires, mais elles ne sont pas sans conséquences, surtout dans nos pays africains où la solitude viendra s’ajouter à la faim ! N’oubliez pas cela dans vos interactions quotidiennes sur les réseaux sociaux ! Protégez votre santé mentale et celle des autres en réduisant votre exposition et le partage des nouvelles fatalistes et des décomptes des morts. Maintenez une discipline de vie et occupez-vous à des divertissements sains ! A bien des égards la lutte contre cette pandémie a les allures d’un combat plus mental que médical. Les personnes vulnérables sont celle dont le système immunitaire est le plus faible. Et est-il besoin de rappeler ici les effets délétères du stress sur l’immunité ? Les initiatives cohésives observées au cours de cette crise donnent espoir sur les capacités de créativité dont nous sommes capables : des applaudissements au corps médical à 20h tous les soirs en France aux soirées discothèques improvisées en Italie, en passant par cette série interminable de « challenges » sur Instagram ! Aujourd’hui vous savez que tout ceci a une raison d’être et un but. So stay at home, wash your hands and protect your sanity!

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