Féministe : Le jour où je me suis radicalisée

Permettez-moi de commencer cet article en clarifiant ceci : J’aime les hommes. Je les aime d’abord parce que ce sont des êtres humains comme les autres. Je les aime ensuite parce que certaines personnes, sans qui ma vie ne serait pas la même, sont des hommes : mon père est un homme, mon meilleur ami est homme, mon fils sera bientôt un homme.

Ensuite j’aime l’idée d’être homme. C’est difficile à expliquer mais depuis toute petite j’ai toujours eu pleine conscience de l’injustice avec laquelle on vit en permanence et qu’on ne remarque même plus, quand on nait femme. Donc j’aime l’idée que certaines personnes sont nées avec le privilège de ne jamais vivre ça et de ne même pas avoir à essayer de le comprendre. 

Enfin, j’aime les hommes parce que je suis attirée par les hommes. Si ce n’était pas encore clair, je le reformule : Je suis hétérosexuelle. C’est-à-dire que je ne suis pas lesbienne. Je n’ai rien contre cette orientation sexuelle. Mais si je me donne la peine de le préciser, c’est parce que la dernière personne à qui j’ai dit que j’étais féministe m’a demandé aussitôt si j’étais donc lesbienne. Ce n’était pas vraiment une question qui attendait une réponse honnête. C’était surtout une affirmation et mon interlocuteur attendait simplement des aveux.

Je vous avoue que je cherche toujours la corrélation entre le fait d’être féministe et le fait d’être lesbienne. Mais puisque je suis un cœur à prendre, je préfère clarifier les choses… On ne connait pas le caillou qui tue l’oiseau. Donc : j’aime les hommes.

Maintenant que c’est clair, respire avant de lire ce qui va suivre… Je suis féministe. Le mot est lâché. Le mot qui fait peur. Le mot que beaucoup de femmes évitent de prononcer même lorsque leurs prises de position clament qu’elles sont féministes. N’espérez pas que je vous définisse le féminisme ici. Laissez-moi plutôt vous raconter comment je suis passé de féministe modérée à féministe radicale.

J’ai toujours assumé d’être féministe, d’abord parce que j’ai mis du temps à prendre conscience que dans la société camerounaise, les féministes étaient victimes de toutes sortes de préjugés. Et que si on voulait se faire accepter, notamment par les hommes, il fallait éviter de se déclarer féministe. Je ne savais rien de tout ça. J’ai grandi avec une certaine ouverture d’esprit et une curiosité qui me poussait à dévorer toutes sortes de livres et de magazines. J’ai donc su de nombreuses choses concernant le corps humain et la sexualité bien avant que les cours de biologie à l’école en parlent.

Mes rapports avec les autres et surtout avec les hommes étaient donc basés, plus sur ce que je savais d’un point de vue scientifique. Et moins sur ce que je pouvais observer dans mon entourage. D’ailleurs je sais aujourd’hui que j’ai été privilégiée de grandir dans un environnement familial relativement neutre en ce qui concerne le genre. Pendant les grandes vacances chez ma grand-mère, les garçons et filles avaient droit aux mêmes corvées.

Nous nous levions le matin et tous : nous devions ranger, balayer, apprêter le petit déjeuner, laver la vaisselle et faire la lessive. Il n’y avait pas de tâches dévolues aux filles. C’était la cuisinière qui faisait la cuisine. Et, bêtement, j’ai grandi en pensant qu’elle le faisait parce qu’elle était payée pour ça et non parce que c’était une femme. Cette croyance m’a coûté cher dans ma vie d’adulte. Vous allez vite comprendre pourquoi.

J’ai donc toujours assumé d’être féministe parce que j’ignorais que pour mes frères et sœurs camerounais c’était une tare. Et qu’il valait au mieux faire semblant de ne pas être féministe, ou au pire l’avouer et ensuite le nuancer avec un « mais ». « Oui, je suis féministe mais… le rôle la femme est de… » En grandissant et en sortant du cercle familial j’ai appris avec étonnement qu’une femme devait rester modérée sur ses opinions féministes. Je ne comprenais pas comment on pouvait rester modéré face à l’injustice. Mais je l’ai appris à force de voir mes camarades de classe me fuir lors de débats, parce que j’étais trop franche, trop directe.

J’oubliais que j’étais une fille et que j’étais censée me taire. Ma voix fluette contrastait beaucoup trop avec le tranchant de mes propos. Je mettais les gens mal à l’aise. Je mettais les garçons mal à l’aise. D’ailleurs un jour l’un d’entre eux m’a interpelé en m’appelant : « la fille qui fait peur aux garçons » J’étais alors en classe de Terminale.

J’ai donc continué à vivre ma vie de féministe. A me révolter des féminicides en Asie, qui émergeaient du fait de la préférence accordée au nouveaux nés de sexe masculin. J’ai continué à m’insurger des violences conjugales. J’étais féministe et je l’assumais. Je ne croyais même pas qu’il était possible de ne pas l’être. J’épousais les causes féministes de la même façon que j’aimais lire ou écouter de la musique. Ce n’était pas le centre de ma vie. C’était simplement une partie de mon identité. Et ça ne régissait pas mes rapports avec les hommes.

Quand je me suis mariée j’étais donc toujours féministe, et quand le mot divorce a été prononcé quelques années plus tard, il ne me semblait pas qu’il y avait un lien avec le fait que je sois féministe, jusqu’à ce que je lise en noir sur blanc, dans l’assignation en divorce : « Qu’au niveau de la vie du couple, son épouse s’est positionnée comme une concurrente, se refusant à remplir toute obligation, si son époux n’en faisait pas de même… »

En lisant ça j’ai ri.

Pour deux raisons :

La première était que je pensais avoir épousé un féministe comme moi. Et à ceux qui s’étonnent de le lire, sachez que c’est possible d’être un homme et d’être féministe. Le féminisme n’a pas de genre. Je le vois comme de la simple logique parce que les femmes ne sont pas les seules à subir le fardeau du patriarcat. Les hommes aussi souffrent de devoir assumer toutes les charges financières du ménage, qui parfois les écrasent, sous prétexte que c’est leur rôle en tant qu’homme.

Pourquoi croyez-vous qu’ils se plaignent que les femmes sont matérialistes ? Pourquoi croyez-vous qu’ils se donnent la peine d’aller réagir sur la page Facebook du coach Thierry Pat, quand ce dernier clame qu’il est du devoir de l’homme d’entretenir sa femme ? Ils sont simplement dépassés. La charge de cette injustice n‘est pas une charge que pour la femme.

Je croyais donc que j’avais épousé quelqu’un qui partageait ma façon de voir le monde et avec qui je pourrais partager les charges financières mais aussi les tâches ménagères. L’erreur est humaine. Mais c’est la suite qui m’a vraiment bouleversé.

La deuxième raison pour laquelle j’ai ri, c’est que je m’estimais très modérée. Et au nom de cette modération, j’ai fait des efforts qu’avec le recul je crois que j’aurai pu m’épargner. Je ne suis pas une femme soumise et je n’ai jamais prétendu l’être. Mais je mettais un point d’honneur à ponctuer notre vie de couple de petites attentions. Je n’ai donc pas compris que ces gestes soient banalisés. Je n’ai pas capté que mes efforts étaient considérés comme le minimum. Et que ce minimum était insuffisant.

En lisant cette phrase ce jour-là, je me suis souvenu de toute cette énergie dépensée, de ces sacrifices et de ces privations. « Son épouse s’est positionnée comme une concurrente… » Tout ça pour ça ? C’est à ce moment-là que j’ai décidé de me radicaliser définitivement.

Pendant longtemps j’ai eu du mal à mettre des mots sur le sentiment d’injustice que je ressentais. Et puis un jour je suis tombée sur l’histoire d’Alva. Alva Smith, plus connue sous le nom d’Alva Vanderbilt était la fille d’un marchand et cultivateur jusqu’à son mariage avec William Kissam Vanderbilt, héritier de la famille américaine la plus riche du 19ème siècle et qui avait la réputation d’avoir plus d’argent que le gouvernement américain.  Mais ce que sa page Wikipedia ne vous dira pas, c’est que malgré sa fortune, Alva était une épouse malheureuse dont les infidélités notoires de son époux ont fini par la pousser au divorce en 1895.

A cette époque où les femmes américaines n’avaient ni le droit de travailler, ni le droit de vote, ni le droit de divorcer et n’étaient pas plus considérées que des meubles, ce divorce lui coûte ses amis, sa position sociale et sa réputation. Elle est rejetée et ostracisée par la haute société américaine. Ce qui la pousse à consacrer sa vie et sa fortune pour la lutte pour l’égalité en droits des femmes, notamment en finançant le célèbre mouvement féministe et pionnier en la matière : le mouvement des suffragettes. A plusieurs égards mon histoire est celle d’Alva : celle d’une femme ambitieuse, déterminée… et marginale.

En tant que féministe j’ai toujours eu une très haute idée de ma lutte. Je refusais qu’elle se limite à qui fait quoi dans le couple. Je pensais sincèrement que la répartition des tâches ménagères et des charges financières dans le couple était le choix concerté des époux. Mais cette phrase « son épouse s’est positionnée comme une concurrente », cette phrase a suffi à me faire comprendre qu’en tant que femme, on me ramènerait toujours aux tâches ménagères. Dans ses mémoires Alva écrit : “il était considéré comme réligieusement correct que la femme se retire dans l’ombre pendant que son mari rendait hommage au soleil pour la famille. Elle être éclairée par procuration par le biais du mari.”

Au 19ème siècle aux Etats Unis, le rôle d’une femme était de rester à la maison, faire à manger, s’occuper des enfants et donner l’apparence de la respectabilité, tandis qu’un homme était autorisé à faire ce qu’il voulait. Il pouvait divorcer sur la seule base d’un soupçon d’infidélité, tandis que sa femme ne le pouvait pas même lorsqu’il était avéré qu’il la trompait avec sa meilleure amie ou une prostituée comme c’était le cas pour le mari d’Alva.

Rendu au 21ème siècle au Cameroun, par cette simple phrase, mon ex avait décidé de se servir de mes opinions féministes pour me stigmatiser et justifier que cela faisait de moi une mauvaise épouse. Un coup de poignard m’aurait fait moins mal. Au Cameroun encore aujourd’hui, soit tu fais le ménage et la cuisine sans te plaindre, soit tu es une mauvaise femme. Et peu importe le comportement de ton époux. Sois belle et tais-toi.

Il existe autant de formes de féminisme, qu’il existe de femmes. Au-delà des batailles qui nous sont communes, chaque féministe a son combat. Mais bon gré, mal gré, mon combat est aussi devenu celui-là. Je suis donc devenue la femme qui ne prend pas de gants pour dire qu’elle préfère aller au restaurant plutôt que de s’échiner à faire un repas qu’on accueille comme un dû plutôt que comme une preuve d’amour. Je suis devenue la femme qui ne va pas s’excuser de prendre le gésier du poulet, parce que désormais moi aussi je suis chef de famille et je paie mes factures toute seule. J’ai définitivement rompu avec tous ces salamalecs. Je suis devenue une marginale, une radicale.

Après mes déboires sentimentaux, j’aurai pu choisir l’autre voie, « revenir à la raison », tel que la société camerounaise me l’ordonne. Mais j’ai fini par comprendre que malgré mes brèves tentatives de rentrer dans le moule, je ne serai jamais une femme comme les autres. Et par conséquent, je n’ai pas besoin d’avoir dans ma vie un homme comme les autres. Alors je me suis résolue à être qui je suis, à m’aimer comme je suis et à laisser venir à moi celui qui peut aimer la personne que je suis. Pas celui qui veut mais celui qui peut.

Comme Ava je me suis rebellé contre une société qui me rejette. J’ai commencé à écrire ce texte il y a plus d’un mois et au moment de le finir, je me suis interrogée sur la raison pour laquelle il m’avait été si difficile de le terminer. Il se trouve que j’ai grandi dans une société qui valorise la femme qui se tait et souffre en silence. Alors au fil des années j’ai fini par douter que j’étais une personne bien parce que je n’arrivais pas à me taire.

Mettre des mots sur la stigmatisation que j’ai vécu au quotidien et dans ma vie amoureuse en me présentant ouvertement comme féministe était encore plus difficile que de me présenter comme une divorcée ou une mère célibataire. Mais envers et contre tout, c’est une partie de moi. Et j’ai compris qu’il est douloureux et vain de fuir qui on est. Après moultes hésitations, tergiversations, relectures et réécriture, enfin la voilà, l’histoire de la féministe que je suis.

6 commentaires sur « Féministe : Le jour où je me suis radicalisée »

  1. Cet article m’a vraiment touché. Je peux imaginer les efforts qu’il t’a fallu pour faire un article aussi franc et aussi clair sur un trait de ta personnalité que beaucoup (moi y compris) n’auraient pas l’audace de présenter au grand jour; et je peux imaginer parceque ces efforts moi aussi je suis entrain de les fournir. [je ne suis même pas encore mariée, mais tous mes amis (garçons et filles) se sont déjà ligués pour me faire comprendre qu’il sera aussi facile pour moi de trouver un mari que pour un chameau de passer par le trou d’une aiguille ]. J’ai des difficultés à donner mes réels avis lorsque je rédige des articles par peur d’une part qu’on me trouve trop radicale et d’autre part de peur de ne pas être comprise. Mais je t’assure que beaucoup d’anti-féministes comprennent les réalités du sexismes et donc les enjeux de la lutte féministe, seulement la situation les arrange donc ils nient ce qu’ils savent.

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  2. Tout y est dans ce texte. Je le retrouve sur chaque ligne et chaque mot que tu écris. Je suis aussi mère célibataire. Tout comme toi j’ai vécu ce type de mots. Quand l’homme parle tu te tais. Je n’ai pas le droit de contredire ou dexprimera douleur ou mon point de vu. Encore plus quand la belle famille de mêle. Je ne sais pas si je suis féministe radicaliste mais je sais une chose, la femme que je suis à le droit de dire Ça suffit! Merci pour chacune des phares et mots. Cette brève me motive encore plus. Et j’espère lire ton livre très bientôt …bisous

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  3. Nous nous sommes battues en ce qui concerne ce texte, la façon dont tu souhaitais présenter la chose. Je suis contente que tu aies tenu tête. J’ai aimé chacun des mots et non, tu n’as jeté personne sous le bus. Tu n’as exposé personne et tu n’as dit du mal de personne.

    Ton écriture s’est épanouie. Je l’aime.

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