La lumière au bout du tunnel

Assise dans la salle de l’attente, son ordonnance entre les mains, elle parcourut la pièce du regard. De nombreuses personnes faisaient la queue, attendant leur tour pour se diriger vers la pharmacie. Mais personne ne lui ressemblait. Personne de son âge et surtout personne de sa couleur de peau. A sa gauche une dame d’un âge avancé était assise, l’échine courbée, le cheveu blanc filasse. Et à sa droite un homme d’âge mûr dont l’embonpoint trahissait de la lassitude face à la vie et le laisser-aller qu’elle provoque. Adeline pouvait bien comprendre ça, en deux mois elle avait pris plus de cinq kilos et la morsure de l’élastique de sa culotte en coton sur sa peau venait le lui rappeler à chaque mouvement.

Elle parcourut à nouveau la salle du regard. Sur la porte vitrée qui coulissait devant chaque nouvel arrivant, elle pouvait lire les trois lettres blanches sur fond bleu qui rappelaient à chacun que santé était entre de bonnes mains, celles du système de sécurité sociale du Royaume-Uni : NHS. « National Health Service ! » se répéta-t-elle à elle-même. Au moins son assurance lui permettait d’avoir son traitement gratuitement. Et elle pressa plus fort son ordonnance dans sa main.  

Quinze minutes s’étaient écoulées quand elle entendit finalement appeler son nom, écorché au passage par cet accent écossais qu’elle avait appris à déchiffrer. Au comptoir de la pharmacie l’échange fût rapide. Et cinq minutes plus tard il était temps de repartir avec le précieux paquet dans la poche de son manteau. Dehors, une bourrasque de vent froid vint fouetter ses joues. Elle releva le col de son manteau et entama la demi-heure de marche qui séparait l’hôpital de la cité universitaire.

Trente minutes interminables qui la laissait à la merci des pensées qui l’assaillaient. Son esprit était comme une mer tourmentée que les soubresauts de la marée ne quittaient jamais. Seule avec son esprit, elle se sentait comme un rat courant à toute vitesse dans une roue jusqu’à l’épuisement. Une course vaine ! La solution était donc de se distraire à la moindre occasion. S’hypnotiser devant un écran d’ordinateur ou de téléphone dès le matin et jusqu’à ce que son esprit cède et se laisse emporter par le sommeil.

Cette technique qui avait très bien marché le premier mois, avait ensuite commencé à montrer des limites. Trois semaines plus tôt des insomnies s’étaient invitées dans son quotidien.  Puis, avec le manque de sommeil, des idées noires leur avaient emboité le pas. Aussi absurde que cela puisse paraitre, elle s’était mise à se demander si s’ouvrir la peau était plus douloureux que ce tumulte dans sa tête. Et lorsqu’ensuite elle avait envisagé de prendre quelques comprimés de Tramadol pour venir à bout de ses insomnies, elle avait compris que la situation était plus grave que ce qu’elle voulait bien se l’avouer.

Mais entre le moment où l’on comprend ce qu’il faut faire et celui où on le fait, il s’écoule souvent des jours passés dans la torpeur. De longues heures à regarder le plafond sans pouvoir sortir du lit, oubliant de prendre sa douche et négligeant de ranger sa chambre. Et comme la joie appelle la joie, la souffrance appelle ses semblables : tristesse et désolation, qui se relayaient dans un cycle sans fin. Un cycle que finit par briser un ami.

S’inquiétant de ne plus la voir à la bibliothèque, il l’appela un soir. Elle inventa une simple grippe et le stress des examens pour expliquer cette disparition. « Va voir un médecin et dis-lui que des maux de tête t’empêchent d’étudier et qu’il te fasse une ordonnance. Tu pourras toujours t’en servir pour justifier un rattrapage si jamais tu loupes tes examens ! » Le conseil était innocent mais c’était le déclic qu’il lui fallait. Consulter un médecin ! Bien sûr que c’était la chose à faire.

Mais d’abord il fallait obtenir son numéro de sécurité sociale. Puis, il fallait prendre un rendez-vous. Le seul créneau de libre pour le médecin était pour le mercredi, trois jours plus tard, alors elle prit le rendez-vous. Ce mercredi-là, elle mettait le nez dehors pour la première fois depuis plusieurs semaines, en dehors des incursions rapides au bas de son immeuble pour récupérer une pizza qu’un livreur lui apportait. Toujours le même livreur qu’elle faisait semblant de ne pas reconnaitre pour cacher sa honte de ne pas être capable de sortir faire ses courses et de cuisiner pour elle-même un repas sain.

Le rendez-vous était pris. Il fallait prendre une douche, se brosser les dents, mettre de la crème sur son visage et du rouge sur ses lèvres : être propre et fraiche pour ce rendez-vous. Elle savait ce qu’elle avait à faire et à dire. Il s’agissait d’obtenir un certificat médical qui lui permettrait de gagner un peu de temps pour ses examens. Juste un peu de temps pour pouvoir se reprendre. Simple et rapide. Ce n’était, après tout, qu’une situation passagère qui se résoudrait rapidement !

C’est dans cet état d’esprit qu’elle entra dans le bureau du médecin. Un homme d’une cinquantaine d’années. Avec un sourire avenant et une voix encourageante, il l’avait poussée à se confier. Une série de questions simples mais qui avaient révélé l’ampleur de sa détresse. Depuis deux mois elle éprouvait des difficultés de concentration. Elle manquait d’appétit. Elle pleurait tout le temps. Elle ne sortait plus de chez elle. Elle avait cessé d’appeler ses proches. Puis progressivement elle avait cessé de sortir de son lit, sauf pour les besoins les plus élémentaires. Elle passait ses journées dans le noir devant un écran, les rideaux tirés.

Depuis peu elle avait commencé à se demander si quelqu’un s’en rendrait compte si elle disparaissait de la surface de la terre. Et la réponse ne lui paraissait plus aussi évidente qu’elle lui aurait paru quelques semaines plus tôt. Tout d’un coup l’amour de ses proches ne lui semblait plus une évidence. Lentement mais sûrement, elle sombrait dans la certitude que rien ne comptait et qu’elle pourrait juste disparaitre sans manquer à qui que ce soit.

En face d’elle le médecin, tourné vers l’écran de son ordinateur, tapait chacune de ses réponses. « Avez-vous déjà eu des pensées suicidaires ? ». A cette question elle répondit non. Elle mentait bien sûr ! Mais comment se l’avouer ? Les africains ne pensent pas à ces choses-là. Se suicider ? Bien sûr que non. Ça c’est un truc de blancs. Puis il poursuivit : « Vous dites que ça dure depuis deux mois ? Alors pourquoi ne pas être venu plus tôt ? » A cette question sa seule réponse fût un flot de larmes, jaillissant dans un spasme incontrôlable.

Pourquoi ne pas être venu plus tôt ? Pourquoi ne pas avoir demandé de l’aide ? Pourquoi avoir pensé que rester enfermée dans sa chambre pendant deux mois était quelque de chose de normal ? Inertie ? Peur ? Honte ? Elle n’en savait rien en réalité. Tout ce qu’elle sut répondre c’est : « Je n’en avais pas la force ! » Pour la première fois le médecin leva les yeux de son ordinateur. Il la regarda sans un mot puis lui tendit une boite de mouchoirs. La présence de cette boite sur sa table lui donna une lueur d’espoir. Pour elle cela ne pouvait signifier qu’une seule chose : elle n’était pas la seule à s’être assise dans ce bureau et à avoir pleuré, inconsolable. Le médecin posa son diagnostic : c’était une dépression nerveuse et il lui fallait des antidépresseurs.

En rentrant chez elle ce jour là elle se sentait plus légère. Elle rangea la boite d’antidépresseurs dans son tiroir. Elle rangea sa chambre et passa l’aspirateur. Enfin elle sortit faire des courses pour se préparer à manger. Ce soir-là elle s’endormit sans peine. Elle avait enfin compris qu’elle n’était pas nulle. Elle n’était pas inutile. Elle n’était pas seule non plus. Elle était juste malade. Et si elle n’y arrivait pas, la solution se trouvait là, à portée de main, dans son tiroir : des antidépresseurs !

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