Le mythe de la femme forte

Lorsque j’ai commencé à documenter mon parcours de divorcée et mère célibataire sur les RS j’ai été instantanément inondée de messages d’hommes et surtout de femmes qui admiraient mon courage et ma force. J’ai toujours pris ces messages comme un compliment. Je me disais que partager mon expérience pourrait aider d’autres femmes, les inciter à se prendre en main, ne pas s’apitoyer sur leur sort parce que je savais combien il était vain d’attendre l’aide de quelqu’un d’autre que soi. J’ai toujours répondu aux messages d’encouragement par un merci sincère mais au fond de moi je me demandais si j’avais vraiment eu le choix.

Les gens disent de moi que je suis une femme forte mais si j’avais pu choisir je n’aurais jamais voulu en être une. Ce que je voulais moi, c’était être heureuse. Je ne voulais pas passer ma vie à lutter, à me battre, à me défendre. Je voulais penser que quelqu’un serait toujours là pour moi quoiqu’il arrive, pour le meilleur et pour le pire. Je voulais cette sécurité et ce soutien qu’on ne questionne jamais. Au lieu de ça j’ai appris une des leçons les plus importantes de ma vie d’adulte : la seule constante dans la vie, c’est le changement. Lorsqu’un changement intervient, il est inutile de se plaindre. Il faut s’adapter ou mourir.

Je me suis donc adaptée. J’ai dû me consoler toute seule quand il n’y avait personne d’autre pour me consoler. Plus d’un soir je me suis endormie en me tenant moi-même dans les bras ou en me caressant l’épaule parce qu’il n’y avait personne d’autre pour le faire pour moi.

Alors quand on dit de moi que je suis forte ou courageuse, je souris parce que les gens ne savent pas : je n’ai pas eu le choix. Je n’éprouve pas de fierté particulière à être une femme forte. D’ailleurs je considère ce concept de Femme forte avec beaucoup de scepticisme. Combien de gens l’utilisent comme prétexte pour blesser, trahir sans complexes puisqu’après tout « c’est une femme forte. Elle s’en remettra. » ?

Je ne m’identifie aucunement au mythe de la femme africaine forte, mère de l’humanité, bouc émissaire du monde qui subit tout, sacrifie tout, oublie tout, pardonne tout. Je ne considère pas la souffrance comme un accomplissement. Je ne pense pas non plus que le bonheur est seulement l’affaire des autres. Je veux ma part de bonheur parce que je ne suis pas faite d’acier. Quand on me blesse, c’est bien du sang qui coule.

En Juillet 2020, l’actrice Taraji P. Henson s’exprimait en ces termes au sujet du stéréotype de la femme forte : « S’il vous plaît, arrêtez d’appeler les femmes noires « fortes » en guise de compliment. «Forte» est la raison pour laquelle notre taux de mortalité est si élevé. C’est la raison pour laquelle notre douleur n’est pas prise au sérieux. C’est la raison pour laquelle il y a moins d’empathie pour nous. C’est la raison pour laquelle nous sommes les dernières dans chaque mouvement parce que nous pouvons «gérer». »

On serait tenté de penser que Taraji ne parle là que des problèmes de la femme afro-américaine, qui se retrouve au carrefour du racisme et du sexisme de la société américaine, mais ces problèmes sont aussi ceux de la femme africaine. Les femmes vivent plus longtemps que les hommes, mais pour quelle qualité de vie ? Vieillissement précoce, hypertension artérielle et dépression sont souvent le prix à payer pour conserver ce statut de femme forte.

La douleur des femmes a souvent été minimisée. Je me souviens encore d’une discussion que j’ai eu il y a des années avec un homme qui m’expliquait que les femmes étaient prédisposées à supporter l’infidélité. Les femmes sont plus fortes que les hommes, m’a-t-il dit. Plus fortes que les hommes ? Vraiment ?

La femme africaine est la mère courage qui cumule tous les rôles : ménagère, infirmière, enseignante, employée, épouse. La femme africaine est la wonder woman qu’on remercie avec une carte à la fête des mères et un pagne le 8 Mars. Mais que wonder woman n’aille surtout pas en demander plus. Il n’y a que les femmes matérialistes et vénales qui réclament un diner le soir de la St Valentin ou un cadeau décent le jour de leur anniversaire. La femme africaine n’est censée aspirer qu’à la souffrance.

Non, merci. Je ne veux pas porter tout le poids de l’humanité. Je veux pouvoir me reposer.

Je ne suis pas une femme forte, pas du tout. Je suis même plutôt fragile. C’est d’ailleurs pour ça que je me tiens à distance des arnaqueurs, des manipulateurs et des cons. C’est pour ça que je ne donne jamais à personne une deuxième chance de me blesser. C’est pour ça que je dresse des listes de critères pour un futur partenaire longues de 2 pages. J’ai déjà trop pleuré. J’ai déjà tellement pleuré dans ma vie que j’ai peur d’être à court de larmes si je devais pleurer encore.

J’ai assez pleuré, alors j’ai décidé de protéger à tout prix la petite chose fragile que je suis. Alors je ne m’interdis aucune douceur, aucun compliment. Je me chéris comme j’aurais aimé qu’on me chérisse. Je me bichonne comme une princesse. Je me dorlote. Je m’offre les cadeaux les plus chers, les vêtements les plus somptueux et les voyages les plus luxueux dans la mesure de mes moyens.

Non, je n’ai jamais voulu être une femme forte. Je ne pense même pas être une femme forte. Je suis une femme qui n’a pas eu le choix.

8 commentaires sur « Le mythe de la femme forte »

  1. Superbe article Marie Noelle. Des mots sur mes pensées… Un reconfort et une motivation finalement. Non, on ne nait pas forte on le devient par la force des choses ou on sombre.

    Aimé par 1 personne

  2. Excellent. Tout est dit. Mes amies me caractérisent d’ irraisonnable lorsque je leur dit que je veux tout sur ma liste et même pas un iota en moins. Pour avoir traversé un divorce tumultueux (je me demande même si ça finit le tumulte vu que nous avons des enfants) et étant à présent mère célibataire aussi, je ne souhaiterais au grand jamais refaire cette marche vers l’autel avec un homme dont les attributs ne ‘match’ pas ma fameuse ‘liste’

    A l’heure ci, comme on dit au Camer, mieux je finis célibataire endurcie aulieu de me retrouver à essuyer les mêmes larmes parce que j’ai “settle”

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    1. Je suis bien placée pour te comprendre. J’ajouterais même que si je dois à nouveau essuyer des larmes, je préfère que ce soit pour avoir cru en moi et non pour avoir baissé mes standards. Il y a des larmes qu’on peut assumer et d’autres pas 😄

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  3. Merci merci merci.
    La glorification de la souffrance est ancrée dans notre éducation. Et encore plus la souffrance SILENCIEUSE
    “Il faut souffrir pour être belle”, “tu pleures pour l’homme ? “, etc… On adule et on respecte la femme qui souffre (le combo étant celle qui se lève tôt pour aller travailler avec des enfants qui sont scolarisés alors que son époux ne rationne pas, et avec le sourire)
    C’est elle qui est célébrée à longueur de journée et de monuments de la “vraie femme africaine avec de vraies valeurs”.
    Nous ne sommes pas fortes, nous sommes humaines.
    That’s it !

    Aimé par 1 personne

  4. « Je ne considère pas la souffrance comme un accomplissement. »
    Je suis heureuse de voir de plus en plus de femmes comprendre qu’il n’y aura jamais aucun mérite à s’abandonner à la souffrance!
    Très souvent tu entends des gens dire sur un ton de félicitation: « elle SUPPORTE le mariage! ». ça montre à suffisance la dimension « suppliciale » qu’on prête au mariage pour la femme sous nos cieux. Cette déformation est sans cesse transmise à la génération suivante. Les mêmes vont mesurer la réussite d’une union à sa longévité en oubliant que le but c’était être heureux ensemble et non rester ensemble à tout prix.
    Je souhaite de tout cœur que tu trouves cette personne que tu n’auras pas à supporter comme une punition. Et que tu vive une union qui ne demande aucune force sinon celle de se laisser dorloter. En attendant continue à prendre soin de toi et à t’aimer comme tu le fais.

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