Ces cicatrices qui rendent plus belle

Ma vie a pris un tournant décisif le jour où j’ai décidé que je ne voulais pas être une victime. Un évènement en particulier a matérialisé cette décision. J’ai décidé de vendre mon alliance.

C’était une froide matinée de juin et je ne ressentais aucune émotion.

Depuis le premier janvier j’avais enterré mon alliance et ma bague de fiançailles au fond d’un tiroir. Dehors le ciel était gris à la façon des étés britanniques. Grâce à une recherche sur Google Maps, j’ai rapidement identifié la localisation de l’agence de prêteur sur gages la plus proche.

A vrai dire j’ai peu de souvenirs de cette journée ou même de cette période de ma vie. Je me souviens juste que l’endroit se trouvait dans un quartier de Londres que je n’avais jamais eu l’occasion d’explorer. J’ai certainement pris le bus pour m’y rendre. Sur place il n’y avait qu’une seule personne, une femme. Était-elle brune ou blonde ? Je n’en ai aucun souvenir. Tout ce dont je me souviens c’est d’avoir sorti les bagues de mon porte-monnaie : mon alliance en or jaune et blanc, et ma bague de fiançailles que j’adorais. Elle était en or également, sertie d’un saphir et de minuscules diamants. Rien d’extravagant mais je l’aimais.

Je l’aimais parce que le jour où je l’ai reçu, je n’imaginais pas du tout que j’aurais droit à une bague de fiançailles. A la place je portais à mon annulaire gauche une bague que j’avais reçu de ma mère et que j’avais dû déformer parce qu’elle était beaucoup trop grande pour ce doigt. J’étais enceinte et je ne voulais pas avoir à expliquer aux gens que je rencontrais que j’étais à nouveau enceinte sans être mariée.

Alors lorsque j’ai eu une vraie bague de fiançailles, je me sentais légitime. Elle me donnait fière allure. Je l’adorais. Pourtant ce jour-là je m’apprêtais à la céder pour trois fois rien et je ne ressentais rien. Rien. Aucune tristesse. Seulement de l’empressement. Je voulais en finir.

La dame en face de moi m’a demandé à trois reprises si j’étais sûre de vouloir vendre. Moins par scrupules que par obligation légale. A trois reprises je lui ai dit que j’en étais sûre. L’affaire était conclue et je suis repartie avec quelques pounds en poche. Je ne me souviens plus combien mais, pour moi, la somme était symbolique. J’allais bientôt prendre le train pour Paris. Je tenais à dépenser cet argent à me faire plaisir avant de rentrer au Cameroun. Je voulais m’acheter un nouveau départ.

Je venais de vendre un bijou auquel je tenais et qui m’avait accompagné pendant les 6 dernières années de ma vie et je ne ressentais rien. Je ne ressentais rien parce que je m’étais fatiguée de m’apitoyer sur mon sort. Ma vie jusque-là avait été une suite d’échecs : d’abord fille-mère à 17 ans et là… divorcée avant 30 ans. Puis il y avait d’autres échecs, plus subtils, plus insidieux. Les partiels passés avec une mention passable, les stages bâclés, le goût d’inachevé laissé par toutes ces choses que j’aurais pu mieux faire. Ma vie s’était écoulée médiocrement jusqu’à l’échec fracassant de mon mariage. Voilà où j’en étais. Je ne pouvais pas faire plus honte à mes parents.

J’avais conscience de tout ça et curieusement je me sentais libérée. La pire chose qui pouvait m’arrivé était arrivée. Je n’avais plus ni foyer, ni perspective, alors je n’avais plus rien à perdre. Tout est dans la dernière phrase : je n’avais plus rien à perdre. Plus de parent à décevoir. Plus de mari à garder. Plus de réputation à préserver. En un éclair ma perspective avait basculé. J’étais libre de faire ce que je voulais. Libre d’être. Libre de vivre parce que plus rien ne pouvait m’arriver de pire. Voilà pourquoi je ne ressentais rien.

J’avais passé 6 mois à déprimer et à me lamenter sur mon sort. Il ne me restait plus aucune larme à verser. J’ai donc empoché sans émotion les quelques pounds que j’avais échangé contre mon alliance et j’ai pris la route pour Paris. A Paris j’ai logé quelques jours chez la cousine d’une belle sœur. Je me suis baladé au bord de la Seine. Sur le parvis de la Cathédrale Notre Dame je me suis fait faire un portrait puis j’ai bu du rosé avec un inconnu sur les Quais, au bord de la Seine.

Ensuite je suis partie en bus jusqu’à Bruxelles. Un ami Sénégalais y vivait dans ce qui ressemblait à une auberge de jeunesse. Des jeunes gens de notre âge et toutes les nationalités allaient et venaient sans cesse. Le soir on faisait la cuisine et on dinait en refaisant le monde. Au bout de deux jours, Je les ai quittés en leur laissant un mot sur le réfrigérateur pour aller rejoindre un ami camerounais à Berlin. Celui qui m’avait écouté des heures durant au téléphone quand j’étais au plus mal toute seule à Glasgow. Il m’a logé dans un hôtel où j’ai bu du champagne au buffet du petit déjeuner.

A toutes ces personnes je racontais mon passé mais surtout mon futur. Je leur disais que l’avenir me donnerait raison. Certains me trouvaient courageuse. D’autres me répondaient par des encouragements polis. Ils devaient penser que je manquais de lucidité parce que rien n’expliquait mon optimisme et ma foi en l‘avenir. Pourtant tout était clair pour moi. J’avais compris que rêver était gratuit, alors je choisissais de rêver.

Pendant cette période j’ai passé des heures à écouter en boucle des audios de Tony Robins et des chansons de Coldplay. Les mots du titre « Miracles » résonnent encore dans ma tête comme le soir où je les ai écouté pour la première fois la larme à l’œil dans le métro londonien :

Just look what Amelia and Joan done
Or Rosa, Teresa, the war won
Not scared to be strong

Now you could run and just say they’re right
No I’ll never be no one in my whole life
Or you could turn and see the way they’re wrong
And get to keep on dancing all life long

Yeah you could be… Someone special

Raconter l’histoire de cette période de ma vie c’est raconter comment chaque évènement, chaque pas effectué, chaque rencontre, ont créé une nouvelle vie où les blessures et les cicatrices qu’elles laissent derrière elles, cessent d’être des imperfections disgracieuses pour devenir des marques de beauté.

J’aime penser que les épreuves ont fait de moi quelqu’un de spécial. Plus humble, plus empathique. Les épreuves ont fait de moi une meilleure personne.

Parce que j’ai tout perdu, je n’avais plus rien à perdre. Alors j’ai choisi de donner du sens à la peine. J’ai choisi de croire que mon parcours faisait de moi, non pas une victime, mais une personne spéciale. Toutes ces épreuves ont du sens aujourd’hui parce qu’elles m’ont préparé à devenir cette femme. C’est pour cette raison que je porte mes cicatrices avec fierté. Je ne les cache pas parce qu’elles font de moi qui je suis. Mes cicatrices me rendent belle.

18 commentaires sur « Ces cicatrices qui rendent plus belle »

  1. Waoouuuhhh en lisant ce post je suis submergé d’émotions, tu décris tellement bien et positivement tes épreuves .au lieu de masquer ou effacer ces cicatrices…tu les portes fièrement …je me retrouve dans tes propos et je dis: MES CICATRICES ME RENDENT PLUS BELLE🥰🥰🥰🥰

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  2. Magnifique article qui sublime la douleur de l’épreuve et ouvre la perspective de l’avenir
    Très belle mise à nu de soi et très belle plume.
    Bravo Marie Noëlle 🎉 Vas de l’avant 👍🏽

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    1. Je ne sublime pas la douleur. J’ai d’ailleurs un autre article intitulé « Le mythe de la femme forte » où j’explique que trop souvent les femmes pensent à tort que plus elles souffrent, plus elles seront récompensées. Au contraire je sublime le fait de se relever, vivre, être heureuse et avancer malgré les épreuves inévitables de la vie. N’hésite pas à lire mon autre article 😉

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  3. Pour moi il n’y a pas plus belle personne que celle qui est honnête envers elle même et en phase avec sa réalité. J’aurai pu avoir ta réalité parce qu’en fin de compte ton histoire me parle énormément d’autant plus que tu as fais des choix qu’à une époque je n’aurais pu assumer. Quand je te lis je vois une belle personne qui prend le temps d’analyser sa vie, ses émotions et prend des décisions en accord avec sa vision. Merci de partager cela avec nous et j’aime beaucoup la belle personne que tu es et comment tu magnifie tes cicatrices

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    1. Tu l’as deviné, je prends le temps de l’introspection et ce sont ces réflexions que je partage ici. Je suis contente de voir que ça parle à d’autres femmes et d’autant plus si ça peut aider. Merci Diane pour ton commentaire 😘😘😘

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  4. C’est impressionnant Marie Noëlle. Je ne sais pas ce qui m’émeut le plus: la perfection/profondeur de ta plume, ou plutôt le fait que nous ayons littéralement grandi ensemble sans que je ne remarque une telle profondeur et un tel talent.
    Tout ce que jspr c’est que cet essai soit le chapitre N’ X du futur et très certain best seller qu’il faut que tu écrives absolument.

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    1. Merci Dieudonné, ça me va droit au cœur, surtout venant de toi. J’ai justement créé ce blog pour apprendre et perfectionner mon écriture. J’espère bénéficier de tes critiques de temps en temps. 😊

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  5. Marie-Noëlle ! Chacune de tes nouvelles est un régal pour moi… Je suis profondément touchée par tes textes. A travers ces petites nouvelles j’ai l’impression d’être face à mon miroir. Et tu es pour moi ce miroir. Honnêtement je manque encore de mots… Juste te dire merci

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