Les hommes, les femmes et l’argent

J’ai commencé à m’interroger sur la place de l’argent dans le couple seulement après mon divorce. A l’époque je pensais encore naïvement que l’argent n’était qu’un moyen, quelque chose dont on se sert pour acheter des biens ou échanger des services. En en apprenant sur les hommes et sur l’argent, j’ai compris que l’argent est bien plus que ça. Dans un couple hétérosexuel traditionnel surtout, l’argent c’est le pouvoir. L’argent détermine qui porte la culotte et sans surprise, la norme en la matière c’est qu’un homme devrait gagner plus d’argent que sa femme. 

J’étais donc naïve d’omettre la place de l’argent dans les dynamiques de couple. Je voyais mon conjoint comme mon partenaire et à ce titre je considérais que l’origine de l’argent importait peu lorsqu’il s’agissait de payer les factures ou d’accomplir un projet commun. J’ai très vite constaté que peu de personnes autour de moi, une fois sortie du cocon familial, partageaient cette vision. Un épisode en particulier m’a marqué.

Je venais tout juste de commencer à travailler. C’était peu de temps après mon mariage. Je discutais avec d’autres femmes quand j’ai évoqué mon intention de m’acheter une voiture aussitôt que mon salaire me le permettrait. Ce à quoi l’une d’entre elles a répondu qu’elle-même l’aurait déjà fait si son mari pouvait le lui permettre. Selon elle, il réagirait mal si elle devait s’acheter elle-même une voiture, au lieu qu’il le fasse pour elle. Je n’ai rien dit sur le moment mais j’ai trouvé cette idée parfaitement ridicule.

Je ne comprenais pas qu’une femme puisse volontairement limiter sa qualité de vie, aller au marché à pied, transporter courses et enfants de ses mains ou encore subir les intempéries pour attendre un taxi au bord de la route… tout ça pour ne pas blesser l’égo de son époux, qui verrait d’un mauvais œil que sa femme soit assez émancipée pour s’acheter elle-même sa voiture.

A mes yeux c’était absurde, ni plus, ni moins. Quant à moi je n’avais aucune intention de marcher à travers la vie sur la pointe des pieds, de peur d’égratigner l’orgueil d’un homme.

Ai-je changé d’avis ? Non. Je pense toujours qu’un homme qui préfèrerais sacrifier mon confort au profit de son égo n’est pas l’homme qu’il me faut. Pourtant mon avis sur la place de l’argent dans le couple a considérablement évolué, au risque d’être impopulaire. Pour faire simple : je pense aujourd’hui que ce qu’il me faut c’est un homme riche. Au pire des cas, un homme qui gagne plus d’argent que moi.

Il est délicat de parler d’argent. C’est la raison pour laquelle j’ai longtemps différé la rédaction de cet article. Lorsqu’on parle d’argent, les mots ne sont plus seulement des mots. Les mots deviennent des émotions. Dire d’une personne qu’elle est riche ou qu’elle est pauvre peut être perçu comme une insulte selon la perception que l’on a de la richesse ou de la pauvreté.

Dire d’un riche qu’il est riche revient à l’insulter s’il se sent coupable d’être riche. Dire d’un pauvre qu’il est pauvre revient également à l’insulter s’il se sent honteux d’être pauvre. C’est pourquoi peu de personnes se risquent à parler d’argent et encore moins de personnes se risquent à parler d’argent et de couple. Le sujet est plus sensible puisqu’on entre au cœur des stéréotypes de genre et de la bataille entre les sexes. Alors de nombreux couples se regardent en chiens de faïence, n’osant pas aborder le sujet qui fâche au risque de laisser mourir leur couple à petits feux sous le poids des non-dits.

Dans les sociétés patriarcales que nous avons héritées ne nos parents, la norme pour un couple hétérosexuel est que l’homme gagne plus que sa femme et subvienne aux besoins de la famille. Cela n’a rien d’un hasard. Derrière la question de l’argent se pose la question de la dynamique du pouvoir dans le couple. Parce que le pouvoir suit l’argent, l’argent doit suivre l’homme. C’est à cette condition qu’il est le chef de la famille.

Il nous semble aujourd’hui, à nous idéalistes en quête d’une société égalitaire, que ce déséquilibre est profondément injuste pour les hommes. Je disais d’ailleurs dans mon article « Féministe, le jour où je me suis radicalisée » que les hommes « sont simplement dépassés. La charge de cette injustice n‘est pas une charge que pour la femme. » Pourtant la réalité est plus complexe qu’il n’y parait. En fait, la plupart des hommes aimeraient pouvoir conserver leur position de pouvoir. Qui tient les cordons de la bourse, détient le droit de véto.

D’un autre côté, pour les femmes en quête de liberté et désireuses d’occuper plus de place dans la société et dans leur vie de couple, Le travail est devenu une nécessité, voire une sécurité. Malheureusement, ces petites victoires acquises pour occuper plus de place sur le marché du travail, de meilleurs emplois avec des revenus parfois plus élevés que ceux des hommes de leur génération, ne s’est pas accompagné d’une réévaluation de la dynamique dans les couples africains.

De plus en plus de femmes sont plus que de simples soutiens aux charges du foyer. Elles sont désormais des contributrices. A égalité avec leur partenaire. Malheureusement pour elles, elles ont beau porter 50% des charges financières du couple, cela ne se traduit pas par 50% des prises de décision et encore moins à 50% des taches ménagères.

A titre d’exemple, j’écoutais un jour avec un mélange d’amusement et d’étonnement une jeune dame me dire combien elle avait pitié de son oncle, au chômage, qui devait s’occuper de la lessive pendant que sa femme travaillait. Après quoi, je lui ai demandé si elle n’avait pas pitié de sa tante qui devait se tuer à la tâche pour nourrir la famille depuis que son mari était au chômage. Les rôles à l’intérieur du couple ont bien évolué aujourd’hui, mais plus pour les femmes que pour les hommes. On plaint l’homme qui va au marché, qui lave la vaisselle ou qui garde les enfants mais personne ne plaint sa femme qui subit des journées de travail à rallonge et le stress qui va avec.

Le rôle des femmes dans le couple a donc bien évolué. Avant elle n’avait le droit de rien faire, aujourd’hui elles ont le devoir de tout faire.

Ayant moi-même essuyé le revers cette médaille, j’ai fini par me rendre compte : la femme qui gagne bien sa vie, contrairement à l’homme, ne peut pas se contenter de payer les factures puis de vaquer à ses occupations. Elle devra aussi cuisiner, puisqu’une bonne femme ça cuisine. Elle devra s’occuper des enfants, puisqu’il n’y a qu’une mère indigne pour réclamer l’aide de son conjoint dans cette tâche. Elle devra faire attention d’être aux petits soins avec sa belle-mère, ses belles-sœurs, ses beaux-frères, leurs amis et les amis de leurs amis. Et bien sûr elle devra bercer l‘égo fragile de son époux, parce que : les femmes, dès qu’elles ont un peu d’argent, elles oublient « leur place ». 

J’en suis venue à me demander si poursuivre une carrière était vraiment pour une femme une bénédiction… ou une malédiction ?

La question de l’argent dans le couple, qui le gagne, qui le donne, qui décide de la façon de l’utiliser, invite à s’interroger en profondeur sur les dynamiques hommes-femmes, les désirs inavoués et les mythes hérités de la société. D’ailleurs il n’y a pas que les hommes pour désirer le maintien du statuquo.

L’idéal masculin pour la plupart des femmes est le mâle dominant avec qui elle se sentira protégée. J’écoutais un jour le témoignage d’une femme qui expliquait comment sa quête pour trouver un homme capable de la « canaliser » a aboutit à un mariage avec un homme violent. Je l’écoutais et tout ce que j’entendais c’était son refus d’assumer qui elle était, une femme indépendante donc forcément mal vue par la société africaine parce que considérée comme insolente et insoumise. Elle a donc fini par épouser un homme assez fort pour la protéger mais également assez fort pour la dominer.

Cet homme a fini par l’agresser au point qu’il a failli la tuer. C’est cette agression qui l’a fait fuir mais les signes avant-coureurs étaient là depuis le début : madame qui fait tout à la maison, madame qui paye toutes les factures et monsieur qui lui fait du chantage émotionnel. S’il lui arrivait de se plaindre, c’est qu’elle n’était pas assez soumise. Si elle essayait de le conseiller, c’est parce qu’elle se prenait pour le chef de famille. Pour qui se prenait-elle après tout ? Tout ça parce que c’est elle qui ramenait de l’argent à la maison ? Alors madame devait se taire est rester à sa place.

Cette histoire vous la reconnaissez peut-être parce que c’est l’histoire de plus d’une femme. Des femmes qui ont troqué leur liberté financière, acquise à la sueur de leur front, pour s’enfermer dans un mariage à subir infidélités et bastonnades de peur d’être considérées trop indépendantes. Avant la place de la femme était à la cuisine. Aujourd’hui leur place est au bureau, au marché, dans la chambre, dans la salle de bain… et bien sûr à la cuisine. Car comme disait un humoriste : « qui va nettoyer les autres pièces de la maison ? »

La femme africaine moderne est donc aux prises avec l’idéal contemporain de la femme qui travaille et le stéréotype traditionnel de la femme au foyer hérité de leur éducation. La culpabilisation est devenue l’arme ultime pour les maintenir encore en situation de dépendance. Mais cette fois la dépendance financière a laissé la place à la dépendance affective, visiblement plus efficace. Sinon comment comprendre que des femmes intelligentes et auto-suffisantes se laissent exploiter et surmener par des hommes que souvent elles entretiennent ?

Les femmes africaines gagnent de plus en plus de terrain dans le milieu professionnel mais continuent d’attendre que leur existence soit validée par des hommes. Aujourd’hui encore, une femme ne se considère bonne femme que si c’est un homme qui a décidé qu’elle l’est.

Comprenez-moi bien. Il ne s’agit pas pour moi d’accuser les hommes, encore eux. Ce que je constate au contraire, c’est qu’ils ne font qu’exploiter une situation que nous avons-nous même crée en refusant de nous émanciper entièrement, à la fois sur le plan professionnel et dans la vie de couple. La nouvelle norme des couples africains c’est la femme qui fait tout et l’homme Chef de famille à titre honorifique. Le nouveau modèle qui nous est vanté c’est celui de la femme indépendante financièrement mais soumise affectivement.

Dans ce contexte, il m’arrive de me demander si les femmes qui choisissent d’être ouvertement entretenues ne sont pas finalement les plus malignes d’entre nous.

Alors oui, je pense aujourd’hui que ce qu’il me faut c’est un homme riche. Pas parce que sa richesse serait une garantie contre les situations de dépendance affective ou les problèmes d’argent dans le couple, mais plutôt parce que je n’ai pas le temps d’essayer de rassurer un homme qui se sentira émasculé parce que je peux payer les factures à sa place et qui essaiera de récupérer sa masculinité blessée en me menaçant physiquement ou en faisant le coq avec mon argent.

Nombreux sont les hommes qui apprécient l’idée d’être avec une femme auto-suffisante. Pourtant ça s’arrête là. Ils n’apprécient que l’idée. Une fois rendus dans le couple, la moindre contradiction venant d’une femme qui gagne plus d’argent qu’eux, devient manque de respect. Les plus lucides évitent tout simplement d’aborder ce type de femmes. Ce qui a pour conséquence que certaines femmes limitent leur train de vie, de peur de faire fuir les hommes.

A plusieurs reprises on m’a d’ailleurs dit que je fais peur aux hommes. Je dois dire que ça ne me dérange pas. Comme disait Chimamanda Ngozi Adichie : « Le type d’homme qui se sentirait intimidé par moi est exactement le type d’homme qui ne m’intéresse pas. » J’ai cessé de m’intéresser à ce type d’homme parce que j’ai compris qu’être avec un homme qui a suffisamment d’ambition pour devenir riche n’est pas seulement stimulant, c’est aussi très excitant.

On serait mal avisé de penser que toutes les femmes qui sont attirées par des hommes riches sont matérialistes. Comme je l’ai moi-même expérimenté, l’attirance est d’abord chimique et instinctive. Auprès d’un homme comme celui-là, une femme se sent en sécurité. Elle peut imaginer sereinement de tomber enceinte de lui parce qu’une fois diminuée par la grossesse et l’accouchement, elle sait qu’il pourra subvenir à ses besoins. Même si je pense que la plupart des femmes ont ce besoin de protection, je sais aussi que certaines ne l’ont pas. C’est pourquoi je ne pense pas qu’il y a un type d’homme idéal pour toutes les femmes.

Trouver l’homme idéal pour soi-même et déterminer le niveau de revenus qu’on voudrait qu’il ait est le résultat d’un processus de réflexion conscient. Il m’a fallu réconcilier ma vision féministe de la vie de couple avec mes inclinations féminines. C’était une réflexion sans concession. Je pense que chaque femme gagnerait à mener cette réflexion. Je pense que chaque femme devrait interroger sa vision du couple et de l’argent, au-delà du poids de l’éducation reçue, des stéréotypes sociaux ou même d’un idéalisme candide. Et toi, qu’en penses-tu ?

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :