Dis moi combien tu pèses et je te dirai qui tu es

J’ai récemment revu une photo prise en 2017. A cette époque je me trouvais trop grosse. Ce que je trouve assez drôle avec le recul, puisqu’aujourd’hui je pèse presque 10 kilos de plus qu’à cette époque. Aussi loin que je me souvienne je n’ai jamais aimé mon corps. Je me souviens de la première fois où je me suis regardée dans le miroir et que j’ai critiqué mon reflet. Je me suis regardée longuement et j’ai dit à ma mère qui se tenait debout à côté de moi : « Mes fesses sont trop plates ». Je devais avoir 8 ou 9 ans.

Plus tard, en grandissant je me suis toujours trouvée trop grosse. A peine entrée dans la pré-adolescence j’ai donc entamé le bal des régimes. Je volais des pilules coupe-faim à ma mère et je me privais de nourriture des jours entiers, ne mangeant que des fruits quand la faim devenait intenable. Je guettais les variations de poids sur la balance et je jubilais à chaque gramme perdu. Malheureusement ma joie était toujours de courte durée puisque les grammes perdus revenaient aussitôt que je me remettais à manger normalement.

Je ne peux pas dire que cette obsession pour mon poids était innée chez moi. Je l’ai en fait héritée de mon environnement familial. Bien que n’étant pas particulièrement gros ou particulièrement minces, nous avions tous la phobie du surpoids. Avec en prime une facilité déconcertante des uns à critiquer ouvertement l’apparence physique des autres. La puberté m’avait rendue plutôt grassouillette et je me souviens avoir été plus d’une fois au centre des conversations. J’entrais dans une pièce et quelqu’un prenait une mine dégoûtée en disant combien j’étais méconnaissable tellement j’avais grossi.

Je faisais mine de ne pas entendre. Je souriais même parfois puis je me privais de nourriture le lendemain. J’ai très vite commencé à me punir en pratiquant du sport et j’ai souvent envisagé de me faire vomir. J’ai eu cette idée en découvrant l’anorexie, cette maladie qui poussent des jeunes femmes (dans la plupart des cas) à se faire vomir juste après avoir ingurgité des quantités colossales de nourriture. Au lieu de me décourager, tout ce que j’apprenais de cette maladie me conduisait à penser qu’au moins ces jeunes femmes atteignaient l’objectif désiré : perdre du poids.

La perspective d’une addiction presque mortelle et d’un rapport malsain à la nourriture pour le reste de ma vie ne semblait pas me décourager. La seule chose qui m’a empêché d’entrer dans cette spirale c’est que je n’ai jamais réussi à me faire vomir, tout bêtement. C’était bien trop inconfortable. En lisant le livre « Beauté fatale » de Mona Chollet j’ai pourtant appris que, contrairement à moi, de nombreuses jeunes femmes finissent par passer à l’acte. Elle reprend d’ailleurs les propos d’un pédopsychiatre qui observait au sujet de l’anorexie : « Nous voyons des fillettes qui ont commencé un régime de leur propre chef à neuf-dix ans, puis la maladie se déclenche. »

Les injonctions à la minceur semblent si ancrées socialement qu’elles encouragent des filles de plus en plus jeunes à la dévalorisation systématique de leur physique, avec en toile de fond la peur de ne pas ou de ne plus être aimée, la peur d’être rejetée, la peur de vieillir. De la même façon que les hommes sont valorisés pour leur capacité à produire de la richesse, les femmes sont valorisées pour leur soumission à des normes de beauté toujours plus strictes. Le fameux « Sois belle et tais-toi ».

C’est en réaction à cette obligation de se soumettre aux canons de beauté occidentaux que le mouvement « body-positive » est né dans les années 60 aux Etats-Unis. Il s’agissait de valoriser les beautés dans leur diversité. Pourtant, plutôt que d’encourager les femmes à s’accepter au-delà de leur apparence physique, ce mouvement est rapidement devenu un moyen pour de nombreuses femmes de s’identifier par rapport à leur apparence physique. Dans sa TedTalk sur le sujet, Lindsay Kite explique : « [Les femmes] souffrent parce qu’elles sont définies par la beauté. Elles sont des corps d’abord et des gens ensuite. »

Des corps d’abord et des gens ensuite.

Je n’ai compris la nuance que récemment en écoutant la chanteuse Adele dans une interview avec Oprah Winfrey qui l’interrogeait sur sa récente perte de poids. Pour rappel, la chanteuse représentait un modèle de body-positivité pour ses fans « plus-size » qui se sont sentis trahis lorsqu’elle a reparu après une longue absence, avec 50 kilos de moins. Elle était littéralement obligée de s’expliquer, voire de s’excuser d’avoir perdu autant de poids mais ses mots étaient sans appel : « J’étais body-positive avant, je suis encore body-positive maintenant […] Ce n’est pas mon travail de valider ce que les gens pensent de leur corps. »

Force est de constater que la body-positivité n’a pas résolu le problème des femmes et de leur image d’elle-même, mais n’a fait que le déplacer. La vraie confiance en soi est moins liée à l’appartenance à un groupe ou l’acceptation des autres, qu’à un travail sur soi. Il n’est donc pas rare que ces démarches d’affirmations cachent souvent une véritable anxiété, une insécurité psychique et une insatisfaction permanente dans son rapport avec son corps, que la validation extérieure semble temporairement résoudre.

En cela l’exemple de la chanteuse « plus-size » Lizzo est assez frappant. Au-delà de son incroyable talent pour la musique, ce sont ses tenues provoquantes qui l’ont rendu célèbre. Dans le même temps malheureusement, elle est régulièrement prise pour cible et harcelée sur les réseaux sociaux au point qu’elle a récemment craqué et fondu en larmes au cours d’un direct sur Instagram. Pourtant, toujours fidèle à elle-même, elle a enchainé quelques jours plus tard avec un twerk fesses nues et pantalon baissé en direct devant des spectateurs tantôt médusés, tantôt hilares. Bien que je désapprouve le harcèlement sous toutes ses formes, j’avoue m’être demandé si satisfaire un besoin de validation extérieure en multipliant les expositions indécentes vaut la peine de sacrifier sa santé mentale.

J’ai lu dans les larmes de Lizzo ma propre détresse lorsque quelqu’un critique mon corps. En analysant mon ressenti, je me suis rendu compte il y a peu de temps, que les critiques ne me font jamais aussi mal que quand elles mettent le doigt sur des insécurités enfouies au fond de moi. Une remarque sur une récente prise de poids ne m’interpelle que lorsque je sais en mon âme et conscience que je me suis laissé aller en mangeant plus de pâtisseries que d’habitude. Les commentaires des autres ne me blessent que lorsqu’ils reflètent les reproches que je me fais déjà à moi-même.

Dans l’environnement déjà bien trop injuste et sans cesse agressif dans lequel nous vivons, la seule voix qui devrait compter est celle que nous entendons au fond de nous-même. J’ai grandi avec un rapport à mon corps très conflictuel. Je n’étais qu’un enfant mais aujourd’hui encore mon poids est une obsession. Un kilo perdu ou gagné suffit à déterminer mon humeur. Il ne s’agit plus des autres, il s’agit de moi et de l’idée que je me fais de la personne que je devrais être.

La question de fond est donc de savoir qui définit la personne que je devrais être. Cultures et tendances nous proposent des modèles de beauté sans cesse changeant au point que les femmes, pour la majorité, ne sont jamais assez minces, assez grandes, assez claires de peau, ni assez voluptueuses pour s’en rapprocher. La course peut être sans fin si aucun thermostat interne ne vient réguler notre image de notre propre corps qui est unique et le seul que nous avons.

Chaque femme devrait pouvoir définir son propre idéal en examinant en toute objectivité ce qu’elle souhaite exprimer par son apparence, en même temps qu’elle doit déterminer quelles influences culturelles et familiales ont créé ses complexes. Parce que oui, toutes les femmes ont des complexes. Comment ne pas en avoir lorsque l’on grandit avec l’idée que notre apparence physique nous définit ? Il serait vain de le nier ou de combattre ce qui est. C’est pour cette raison que le mouvement body-positive est aussi inefficace qu’il est source de stress pour les personnes qui, comme Lizzo, en ont fait leur identité et leur fonds de commerce.

La vraie estime de soi, celle qui est imperméable aux critiques, se construit dans le silence du tête-à-tête avec soi-même.

En ce qui me concerne, il a fallu interroger mon histoire personnelle, me revoir en photo avec le recul de la maturité et comprendre pourquoi j’ai longtemps haïs un corps que j’aimerais retrouver aujourd’hui. Il m’a aussi fallu accepter qu’il est dans la nature du corps d’une femme de changer et qu’il mérite amour, respect et soins à tous les âges et à toutes les étapes de son évolution. Il m’a fallu accepter qui je suis avant de pouvoir déterminer qui je veux devenir, sans auto-flagellation mais aussi sans complaisance.

Si aujourd’hui mon poids est toujours une obsession pour moi, bien après ma crise d’adolescence et bien après le choc des kilos d’après grossesse, c’est parce que j’ai moi-même décidé de ce à quoi devait ressembler la meilleure version de moi-même et que j’en suis loin aujourd’hui. Bien sûr, l’époque où je me punissais d’être ce que je suis est aujourd’hui révolue. Il y a longtemps que je me suis réconciliée avec le fait que je n’aurai jamais la silhouette de Naomi Campbell. Cependant il n’y a aucun mal à se définir un idéal à atteindre et à se donner les moyens d’y arriver.

Les revendications pour être reconnus et accepté des autres ne durent que le temps du buzz. Les communautés aux allures de sectes qui bannissent quiconque ose changer d’apparence physique ne font que satisfaire temporairement un besoin d’appartenance. C’est dans l’effort quotidien pour rester en accord avec soi même que l’on trouve la conviction de sa propre valeur. Et notre valeur n’est pas dictée par le chiffre sur la balance mais par le poids de notre propre intégrité.

2 commentaires sur « Dis moi combien tu pèses et je te dirai qui tu es »

  1. Bravo et merci pour ce remise en question, moi même j’ai du faire fasse à des critiques quand j’étais plus jeune et j’avais honte de mes pieds car je chausse “grand du 42 ” et aussi que j’avais de petit sein par rapport aux autres filles de ma famille mais après ma puberté j’ai décidé d’apprendre à m’aimer, à aimer ma différence et cela m’a permis de tellement m’aimer qu’aucune parole ou personne n’arrive à me faire penser le contraire.je suis différente c’est vrai mais je m’aime dans cette différence.

    J’aime

Répondre à Vanessa Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :