Le courage d’être vulnérable

Le mérite revient à la personne qui est dans l’arène, dont le visage est couvert de poussière, de sueur et de sang, qui combat vaillamment, qui porte un message, qui montre ses limites, encore et encore, et qui à la fin, qu’elle réussisse triomphalement ou qu’elle échoue, a au moins grandement osé.

Théodore Roosevelt

Pour la première fois en 32 années de vie sur terre, je n’ai pas trouvé les mots pour dire aurevoir à une année qui se termine. J’ai commencé la nouvelle année avec la sensation de me mouvoir dans un brouillard épais et froid sur lequel je n’arrivais pas à mettre les mots. Pendant des semaines je me suis demandé si la lenteur que j’éprouvais à organiser mes idées était due à une maladie physique ou une maladie mentale.

Pour moi quelque chose ne tournait pas rond. Je ne peux toujours pas dire quoi. Tout ce que je sais avec certitude c’est que je suis épuisée par le stress et les combats de ces dernières années. Je redoutais donc cet exercice : celui de devoir creuser au plus profond de moi pour identifier la source de ma lassitude. Un exercice éprouvant mentalement et physiquement que j’ai repoussé aussi longtemps que j’ai pu.

Au fond tout se résume à une seule question. Pourquoi est-ce si pénible pour moi d’accepter d’être diminuée et vulnérable ?

Ces dernières années ma plus grande crainte était de dépendre des autres. Je craignais de compter sur quelqu’un et d’être déçue. Encore. Comment ne pas avoir peur ? La personne que j’aimais le plus au monde m’avait abandonné et mon monde s’était effondré. J’avais touché le fond et pourtant j’avais fait ce qu’il y avait à faire dans ce genre de situation. J’avais rassemblé le peu de forces qu’il me restait, je m’étais relevée, j’avais essuyé mes larmes. Telle de la poussière sur mes vêtements, j’avais épousseté cette honte que seul le rejet peut causer et j’avais poursuivi le cours de ma vie.

On dit que ce qui nous ne tue pas nous rend plus forts. Il me semblait que j’étais plus forte en effet. Je voyais désormais les gens autour de moi comme des pions sur le grand échiquier de la vie. Ils étaient tantôt des instruments, tantôt des obstacles à l’accomplissement de la providence mais jamais des amis, jamais des alliés et même pas des ennemis. Ils ne pouvaient pas m’atteindre. J’étais désormais imperméable à la déception. J’en oubliais presque que j’étais aussi devenue imperméable à l’amour.  

J’étais indifférente aux autres. Je ne les regardais que pour évaluer leur capacité à me jouer de sales tours. Je refusais de me laisser endormir par un sentiment de confiance. Il ne s’agissait pas d’eux mais de moi. Il s’agissait de me protéger coûte que coûte. Moi seul savais ce qu’il m’en avait coûté d’en arriver là. Il était hors de question de risquer un nouvel échec. J’avais trouvé mon équilibre mais je sais aujourd’hui combien il était fragile. Un coach que j’aime écouter sur Youtube dit souvent : « Les murs que l’on dresse pour se protéger sont aussi les murs qui bloquent nos bénédictions. »

J’y ai souvent repensé ces derniers mois.

Comme beaucoup de femmes dans ma situation, les épreuves ne m’ont pas seulement rendue plus forte. Elles m’ont aussi rendue plus dure, plus agressive, toujours sur la défensive. Il y a plus d’un mot pour qualifier les femmes dans ma situation : acariâtre, aigrie, mal bai*** Qu’il s’agisse de ridiculiser ou d’humilier, je ne prête plus aucune attention à l’intention qui se cache derrière ces mots parce que je sais aujourd’hui que c’est au prix de nombreuses souffrances que nous en sommes toutes là.

Chaque année, le 8 mars, journée internationale de lutte pour les droits des femmes, vient nous rappeler ce qu’il en coûte de naître femme dans un monde d’homme. Chaque jour, faut-il encore le rappeler, des femmes sont battues, violées, abusées, vendues comme du bétail, spoliées de leurs biens et parfois même de leur droit d’exister. Pour nous il n’y a de sécurité nulle part. Dans les familles comme dans les lieux de travail, dans les écoles comme dans les lieux de réjouissance, nous ne sommes nulle part vraiment à l’abri.

A défaut de subir, quel choix nous reste-t-il, sinon celui de se durcir, d’occulter notre besoin d’intimité avec l’autre… occulter le besoin d’intimité avec un homme ?

En 1920, les femmes américaines obtenaient le droit de vote grâce aux actions du mouvement féministe né de l’engagement de Madame Alva Smith Vanderbilt. On serait mal avisé de penser que les femmes américaines se sont contentées de le demander gentiment aux hommes. A ceux qui s’insurgeaient contre les méthodes agressives et provocatrices des féministes américaines, Madame Vanderbilt répondait avec nonchalance : « Pourquoi sommes-nous inquiètes de contrarier les hommes ? Les hommes ne s’inquiètent jamais de contrarier des hommes. »

A l’échelle collective comme à l’échelle individuelle, les femmes ont été contraintes d’adopter la violence pour obtenir un minimum de justice, souvent au mépris de leur propre inclination pour la paix. Féministe ou non, il a souvent fallu adopter les attributs de la masculinité pour se faire entendre. Si sa survie en dépend, une veuve ne saurait reculer face à une belle famille qui cherche à la déposséder, elle et ses enfants, des biens acquis aux côtés de son défunt mari.

Lentement mais sûrement, nombreuses sont celles qui ont dû abandonner la douceur et la coopération pour adopter la rigidité et l’hostilité, non par choix mais par nécessité. D’ailleurs il n’est pas rare de voir les attributs de la féminité, tels que la gentillesse et la tendresse, être moqués. Ainsi, lors de la Coupe d’Afrique des Nations qui s’est jouée au Cameroun il y a quelques semaines, j’ai assisté médusée à des disputes entre supporters sur les réseaux sociaux, où le mot « femme » était régulièrement utilisé comme une insulte à l’endroit des équipes perdantes.

Une internaute, après la victoire des Lions indomptables face à la Gambie, écrivait sur twitter : « La Gambie était là comme une fille vierge. Difficile à pénétrer. Mais dès qu’elle a encaissé, elle a commencé à partager. C’est bon là-bas. » De son côté, l’artiste camerounaise Mani Bella, s’adressant aux ivoiriens, écrivait sur Facebook : « Que des réactions de FEMELLES ! Raison pour laquelle vous demeurerez nos femmes à vie et, les femmes, on sait, CA BAVARDE BEAUCOUP »

Si donc être une femme est une insulte, il n’est pas surprenant de voir tant de femmes occulter leur féminité, fuir tout signe de faiblesse, rejeter toute expression de vulnérabilité.

Dans les épreuves qui ont suivi mon divorce, j’ai dû me forger une carapace pour affronter les batailles juridiques auxquelles ont succédé les attaques dans le milieu professionnel, parce que les femmes seules font des cibles de choix. Au cours des quatre dernières années j’ai encaissé la déferlante de coups au point que le stress psychologique s’est muée en affections psychosomatiques. J’ai pris 10 kilos, des maux de têtes, des maux de dos, des difficultés à me concentrer, des sautes d’humeur et une insurmontable et omniprésente fatigue.

J’étais fatiguée le midi au travail, j’étais fatiguée le soir au retour du boulot, j’étais même fatiguée le matin au réveil. J’étais fatiguée de me battre, fatiguée que ça ne s’arrête jamais. Je devais passer d’un combat à un autre avec la souplesse d’un acrobate qui s’élance pour sauter à travers un cercle de feu. J’étais persuadée que m’arrêter et me reposer était une preuve de faiblesse.

Je refusais d’admettre que j’avais besoin d’aide et que je ne pouvais plus tout faire toute seule. Contre toute attente, admettre que j’avais besoin des autres pour vivre s’est avéré bien plus difficile que n’importe lequel des combats que j’avais mené jusque-là. Laisser les autres me voir telle que j’étais en réalité, fragile et vulnérable, était une épreuve bien plus impitoyable que de survivre à l’abandon, très précisément parce que je savais ce que c’était que d’être abandonnée et que je ne voulais pas risquer que cela se produise à nouveau.

Vous pensez peut-être qu’il faut du courage pour surmonter une trahison. Le vrai courage c’est de faire confiance à nouveau aux autres après avoir été trahi. Le vrai courage c’est de voir à nouveau les hommes comme des alliés, lorsqu’un homme vous a détruit. Le vrai courage réside dans le fait d’admettre qu’on a besoin d’un homme dans sa vie quand on a été agressée ou violée par un homme.

On reproche aux féministes de mener une lutte des femmes « contre » les hommes. On en oublie que les féministes ne le sont pas devenu par caprice mais par contrainte. Nombreuses sont celles qui n’ont jamais pu compter sur un père aimant, un époux attentionné, un frère qui vole à leur secours ou un ami qui se battrait contre la terre entière pour assurer leur sécurité. Bien souvent, bien TROP souvent, il n’y a rien de plus dangereux sur terre pour une femme… qu’un homme. C’est triste mais c’est vrai.

Alors je ne devais pas seulement admettre que j’avais besoin d’aide, je devais aussi admettre qu’en tant que femme il y avait des limites à ma combativité. Je devais admettre que j’avais besoin de paix, de douceur, de protection. Je devais admettre que j’avais besoin de pleurer dans les bras de quelqu’un de plus fort que moi. Jusqu’ici j’avais dû être à la fois père et mère. J’avais dû endosser les responsabilités d’un homme et j’ai découvert avec fierté que je pouvais faire tout ce que peut faire un homme. Cependant je ne suis pas un homme.

J’ai eu du mal. J’ai eu beaucoup de mal à laisser tomber les murs, à briser la carapace. Pourtant, reconnaitre que nous dépendons les uns des autres ce n’est pas être faible : c’est faire preuve de courage. Oui, il est là le vrai courage, dans la vulnérabilité.

Vulnérabilité : voici un mot qui résume bien mon année 2021.

Tomber mais se relever avec le même enthousiasme. Garder espoir en la nature humaine malgré la méchanceté des Hommes. Oser y croire même lorsqu’on ne peut contrôler l’issue de ses actions. Savoir qu’on aura le cœur brisé mais prendre le risque d’aimer quand même. Laisser les autres nous voir faible parce qu’on ne peut pas toujours être forte. Abandonner ce désir de tout contrôler. C’est ça le courage. C’est ça la vulnérabilité.

Quelqu’un m’a dit un jour qu’il est inutile de se construire un fort pour se protéger des intempéries, alors qu’une simple cabane pourrait suffire. Car quand vient la tempête, il est plus facile de reconstruire une cabane plutôt qu’un fort. Bien souvent la vraie force c’est accepter la faiblesse. Hemingway disait : « Le monde brise les individus mais ceux qui ne veulent pas se laisser briser, ceux-là, le monde les tue. »

Ces dernières années ma plus grande crainte était de dépendre des autres. Je craignais de compter sur quelqu’un et d’être déçue. Encore. Je craignais de montrer le moindre signe de faiblesse. J’avais si peur de tomber. Je suis tombée quand même. Cette fois pourtant il y avait quelqu’un pour me relever. Je commence donc l’année avec un nouveau mantra : I am loved and supported. No matter what, someone is coming. Someone is there for me. All I need to do is: rest and receive.

5 commentaires sur « Le courage d’être vulnérable »

  1. En lisant ce post j’ai les larmes aux yeux, on dirait ma vie entière….aujourd’hui je suis encore dans ma forteresse, je cherche encore la force pour en sortir…merciii pour cet encouragement

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  2. Quand on a eu l’habitude de te lire et qu’on tombe sur cet article on a envie de dire mais elle ou notre marie noelle. J’ai pris un grand plaisir de te lire encore et encore. Surtout quand tu dis la vraie force est dans la faiblesse. Dans nos langues on dit qu’une seule main n attaché le paquet.
    Merci encore pour cette analyse pertinente. Et courage à toi pour la suite.

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  3. Cet article résume parfaitement ce que j’essaie d’expliquer à mes proches. Merci beaucoup de t’ouvrir autant. Le vrai courage réside dans la vulnérabilité.

    J’aime beaucoup te lire, j’apprends toujours quelque chose en te lisant

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