Personne n’aura pitié de toi

Le 26 Juin 2022, date mémorable pour tous les fans de Beyoncé, marque la sortie de la chanson « Break my soul ». Mémorable en effet puisque « Break my soul » est le premier titre solo de l’artiste depuis la sortie en 2016 de son album Lemonade, qui lui avait valu d’être l’artiste féminine ayant récolté le plus de récompenses en une seule nuit en raflant 6 Grammy Awards.

Dans cet air aux accents House, Beyonce déclame ces lignes désormais célèbres :

Now, I just fell in love
And I just quit my job
I’m gonna find new drive
Damn, they work me so damn hard
Work by nine, then off past five
And they work my nerves
That’s why I cannot sleep at night

Fait cocasse, la chanson devient immédiatement virale grâce à plusieurs internautes qui quittent aussitôt leur boulot, interprétant les paroles de la chanson comme « un signe divin ».

Bien sûr on ne peut en conclure que la vague de démissions enregistrée aux Etats Unis courant 2022, serait exclusivement due à l’influence de l’artiste pop. Cependant, la chanson fait écho à un phénomène apparu aux lendemains de la crise COVID et connu sous le nom de « Great resignation ». De fait, depuis 2020, de nombreux travailleurs de toutes les catégories socio-professionnelles, particulièrement aux Etats Unis et en Europe, quittent leur emploi, certains d’entre eux sans même avoir trouvé un autre emploi au préalable. Ces démissions sont pour la plupart motivées par une seule chose : l’épuisement et la recherche d’un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie sociale.

Lorsqu’on parle de travail, le réflexe de nombreux africains vivant dans des pays gangrenés par le chômage et le manque d’opportunités, pourrait être de penser que démissionner est un luxe qu’on ne peut se permettre. Pour autant nous ne sommes pas plus imperméables aux effets d’un épuisement professionnel. La seule différence étant qu’en Afrique, la solution à l’épuisement est en générale la culpabilisation, le déni et l’obstination. C’est par chacune de ces phases que je suis passée à la fin de l’année 2021.

En 2018 je commence un nouveau travail dans une ville située à plus de 800 kilomètres de ma ville natale. Prise entre un divorce couteux, un mémoire à écrire et des responsabilités parentales à assumer, je n’avais d’autre choix que d’aller là où les opportunités se présentaient. Le hic, c’est que je devais désormais assumer seule mes différentes responsabilités. A ce jour j’ignore encore où j’en ai trouvé la force mais rendue en 2021 j’avais non seulement réussi à terminer mon mémoire, mais également à gérer les batailles légales et émotionnelles que peuvent provoquer un divorce tout en trouvant le temps d’assumer une charge de travail sans cesse croissante. Je trouvais même le temps de nourrir ma nouvelle passion pour le voyage et la création de contenu.  

Le point de rupture survient au mois de novembre 2021. Je venais de passer un mois entier à travailler sans relâche, allant d’une mission à une autre, sans un seul weekend de repos. Depuis plusieurs mois déjà je cumulais des problèmes de santé : migraines, douleurs articulaires, difficulté de concentration, fatigue chronique, surpoids, irritabilité. En novembre ces problèmes de santé avaient atteint leur point culminant. Je venais de quitter un séminaire dans lequel j’intervenais en tant que formatrice, pratiquement incapable de me tenir droite à cause d’un lumbago. J’ignorais à ce moment là que c’était mon dernier jour de travail à ce poste.

Incapable de sortir de mon lit pendant les jours qui suivaient, j’ai immédiatement demandé et obtenu un repos médical auprès d’une consœur médecin. Le repos devait initialement être de deux semaines jusqu’à ce que je constate à la fin du mois une coupe sur mon salaire.

Ce que les personnes souffrant d’épuisement professionnel ont en commun, c’est leur incapacité à prouver que leur état de santé nécessite un arrêt de travail. Parce que les maladies dues au stress sont souvent invisibles à l’œil nu, ils rencontrent généralement l’incompréhension ou l’indifférence des autres. Je me souviens pendant les mois qui précédaient, avoir appelé au secours tous mes proches. Je n’allais pas bien et je le sentais. Je me réveillais parfois au milieu de la nuit avec des crises d’anxiété. Je pleurais presque tous les jours. Je pensais régulièrement à la mort, persuadée que j’avais certainement une maladie grave, peut-être un cancer. C’était pour moi la seule explication plausible à la fatigue que je ressentais en permanence. Au plus fort de cette période de crise, je me suis réveillée un matin avec une pensée morbide. Ce matin là je me suis demandé pourquoi je m’étais réveillée. Je ne voulais plus me réveiller le matin pour vivre cette vie. Je voulais tout simplement mourir.

J’ai su à cet instant que quelque chose de grave était entrain de m’arriver. Rien d’autre ne pouvait expliquer que moi, Marie Noelle, qui avait survécu à une dépression à la suite de mon divorce sans jamais avoir pensé une seule fois à me donner la mort, que j’en arrive là à cause… du travail ? C’était incompréhensible, et pourtant ! Le travail que nous faisons nous affecte bien plus que nous ne pouvons ou nous ne voulons le croire. Dans une vie passée à occuper un poste de travail classique, un adulte passera en moyenne 13 années de sa vie à travailler quand il ne passera que 395 jours à socialiser. D’ailleurs la plupart des adultes voient plus leurs collègues au cours de leur vie, que leurs conjoints et enfants. Le travail que nous faisons a donc un impact direct sur notre estime de soi et notre santé.

Pourtant personne n’a entendu mes appels au secours. Lorsque je parlais de démissionner, j’étais tantôt encouragée « Accroche, ça va aller », tantôt culpabilisée « D’autres mourraient pour ce travail », tantôt ridiculisée « Quand on travaille vraiment, on maigrit au lieu de grossir. » Personne ne se souciait de ce que je ressentais vraiment. Personne ne me croyait. Tant et si bien que certains ont jugé bon de me délester de la moitié de mon salaire, en toute illégalité et sans se soucier des factures que j’avais à payer, ni des enfants que j’avais à nourrir. Quand j’y pense, aujourd’hui encore j’en tremble.

C’est donc ainsi que j’ai décidé de faire de ces deux semaines d’arrêt maladie, un repos à durée indéterminée. Je me fichais pas mal d’être privée de salaire. J’avais atteint mon point de non-retour. J’avais enfin compris ce que mon corps essayait de me dire pendant ces longs mois d’agonie : aucune somme d’argent ne pouvait racheter ma vie si je la perdais. Je ne pouvais pas non plus attendre des autres qu’ils comprennent et Dieu sait combien j’ai espéré que quelqu’un me dise : « Marie Noelle, repose toi. Tu en as le droit. » J’ai compris que je n’obtiendrais la validation de personne. J’ai compris que personne n’aurait pitié de moi. Un de mes amis les plus proches a même osé me dire que j’avais « échoué » parce que j’étais incapable de « supporter la pression » et de faire « des sacrifices ». Je ne lui en veux même pas parce que je sais qu’il est incapable de voir la vie comme je la vois. Il ne sera jamais une femme et une mère célibataire qui se bat toute seule pour joindre les deux bouts. J’ai donc fait ce que j’avais à faire. J’ai pris le repos dont j’avais besoin sans demander la permission et sans m’excuser auprès de personne.

J’ai bien conscience, en écrivant ces lignes, que je suis une privilégiée. Je sais que quoiqu’il arrive j’aurai toujours un toit au-dessus de ma tête et de quoi manger. Je sais aussi qu’en tant que médecin j’aurai toujours la garantie de trouver un emploi, même mal rémunéré. Mais même pour les personnes privilégiées, aller à contrecourant d’une société qui considère qu’une maladie invisible n’est pas une maladie, demande un courage que peu de gens ont en eux. Quand ce matin je me suis réveillée avec la joie de vivre qui m’avait manquée depuis si longtemps, j’ai remercié Dieu de m’avoir donné le courage de m’écouter et de préserver ma vie avant qu’il ne soit tard.

6 commentaires sur « Personne n’aura pitié de toi »

  1. Quel beau message, une personne qui met les mots juste sur ce que beaucoup de gens vivent seul au quotidien, tu as raison personne n’a pitié de personne…il faut apprendre à vivre pour soi et à écouter son corps…

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  2. « Je n’allais pas bien et je le sentais. Je me réveillais parfois au milieu de la nuit avec des crises d’anxiété. Je pleurais presque tous les jours. Je pensais régulièrement à la mort, persuadée que j’avais certainement une maladie grave, peut-être un cancer. C’était pour moi la seule explication plausible à la fatigue que je ressentais en permanence. Au plus fort de cette période de crise, je me suis réveillée un matin avec une pensée morbide. Ce matin là je me suis demandé pourquoi je m’étais réveillée. Je ne voulais plus me réveiller le matin pour vivre cette vie. Je voulais tout simplement mourir.

    J’ai su à cet instant que quelque chose de grave était entrain de m’arriver.  » je suis en plein dedans, j’aurai pu ecrire ces mots cest tellement horrible. Il est temps de faire un pause, personne ne me sortira de la si je ne le fais pas!!!!!!!!

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  3. Bonsoir, je découvre votre blog à travers une sœur. Cet article est celui qui m’a le plus marqué car j’ai vécu ces sensations de fatigue il y a juste quelques semaines. Je m’y suis retrouvée. Dieu merci, j’ai pu avoir quelques jours de repos avant qu’il ne soit trop tard. Je ressentais une fatigue extrême, mentalement même je dirais. J’étais devenue contre productive. Pour arriver à le surmonter, j’ai communiqué avec mon entourage pour les expliquer que j’avais besoin de repos, loin du téléphone et du travail. Certains ont su accepter la situation et m’ont offert le cadre sollicité car c’était inhabituel. Par contre d’autres avaient l’impression d’être abandonné, se reprocher de la distance créée sans savoir que j’avais besoin d’un temps de repos uniquement à moi.
    La remise en question et l’aspect religieux ont beaucoup contribué pour traverser cette étape sans oublier mon entourage.
    Je souhaite à toute personne qui traverse ces moments de stress, de fatigue d’avoir la force de s’ouvrir et communiquer sur ces malades presque invisibles mais qui tuent à petit feu.

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