Guérir la petite fille en moi

S’il existe des cycles, c’est bien qu’ils sont impossibles à briser. Il faut consacrer énormément de douleur et de courage pour rompre un schéma familier. Parfois il semble plus facile de poursuivre une routine cruelle plutôt que d’affronter la peur de s’en évader, au risque de ne pas atterrir sur ses pieds. Colleen Hoover

Il y a beaucoup de puissance dans les habitudes, les rituels, les routines, les traditions. Elles font le monde dans lequel nous vivons. Elles font nos certitudes. Elles nous servent de rempart et de sécurité quand rien autour de nous n’est certain. Pensez-y ! A une époque pas si lointaine, l’être humain devait survivre dans un environnement hostile, peu armé face aux prédateurs en tout genre dont le poids et la force physique étaient de loin supérieurs à celles d’un homme adulte.

Pour mettre cela en perspective, prenons l’exemple du lion. Il peut mesurer jusqu’à 1,50 m avec une musculature suffisamment développée pour déplacer lestement 225 KG de masse corporelle pour attaquer et dévorer sa proie. Et pourtant… Avec ses 1,75m et ses 77KG en moyenne, l’homme a pu assujettir le plus grand carnivore du monde animal. Cette aptitude exceptionnelle pour une si petite créature ne tient qu’à une chose : la capacité de l’être humain à analyser son environnement, à en extraire les schémas répétitifs et à agir en conséquence.

C’est grâce aux habitudes que les êtres humains ont pu survivre et créer des communautés. La répétition a donné à l’être humain la sécurité et la maitrise de son environnement, tout en dégageant l’espace mental nécessaire à l’innovation. Ce sont les routines et les traditions qui font de nos sociétés des entités viables et organisées. Le seul hic dans tout ceci, c’est qu’une fois qu’elles sont installées, les habitudes, les rituels, les traditions… sont difficiles à remettre en cause, même longtemps après qu’elles ont cessé d’être utiles. 

L’une des révélations de ces dernières années a été pour moi de m’apercevoir à quel point nous sommes formattés par notre enfance. J’ai grandi avec l’impression, très fausse, que j’avais eu une enfance banale et que mon expérience personnelle était la norme. Il a fallu une succession d’amitiés foireuses, d’histoires sentimentales désastreuses, jusqu’à mon divorce cataclysmique pour que je m’interroge sur le seul dénominateur commun de tous mes malheurs : moi-même. C’est donc au bout de plus 30 ans que je me suis enfin posé la question qui fâche : qu’est ce qui ne va pas chez moi ? Qu’est ce qui dans mes habitudes et ma façon de concevoir le monde, cause mon incapacité chronique à avoir des relations saines avec les autres êtres humains ? La réponse, vous vous en doutez, se trouve dans mon enfance.

J’ai terminé hier le livre « Jamais plus » de Colleen Hoover. A force de voir la couverture fleurie de ce best-seller international hanter mon fil d’actualité sur Instagram pendant des mois, je me suis décidée à mettre ce livre dans ma liste de lecture en début d’année. Dans ce livre, Colleen Hoover raconte la descente aux enfers de Lily, issue d’un foyer où règne la violence physique et qui se retrouve elle-même en proie aux mêmes tourments rendue à l’âge adulte. Au-delà de faire un portrait réaliste et empathique des victimes de violences conjugales, ce livre interpelle sur la difficulté de rompre les schémas familiaux malgré nos meilleures intentions. Le livre parle de violences conjugales.

Je n’ai pas grandi dans la violence mais je me suis reconnue dans l’histoire de Lilly. Lorsque j’ai commencé à m’interroger sur mes difficultés sentimentales, j’ai été amenée à méditer sur une question en particulier : quel est le point commun de toutes mes relations ? Il a fallu creuser longtemps pour le trouver. A priori je n’en voyais aucun mais à force de me poser la question, la réponse m’est apparue aussi claire que la lumière du jour. Dans chacune des relations que j’ai eues, je me suis attachée à des personnes qui étaient incapables de m’apporter la sécurité émotionnelle ou matérielle dont j’avais besoin pour avoir une relation équilibrée et épanouissante. En creusant plus avant, je me suis rendu compte que cela répondait à une conviction profonde qui s’était installée dans mon subconscient depuis l’enfance : la conviction que j’étais à jamais seule et que personne ne se souciait de moi.

Je ne peux pas dire dans quelle mesure mon tempérament introverti a aidé à installer cette conviction. Tout ce que je peux dire c’est que j’ai le souvenir d’avoir souvent été ignorée quand je n’étais pas systématiquement rabrouée. Mon enfance était comme celle de beaucoup d’enfants africains. Une limite franche existait entre les enfants et les adultes, qui ne pouvait être franchie. Il n’y avait de communication que pour répondre aux besoins courants ou pour des rappels à l’ordre. Je n’ai jamais eu l’impression que mes émotions ou mes préoccupations d’enfant méritaient d’être entendues. Si bien que rendue à l’adolescence je me suis souvent étonnée d’apprendre que mes amis sortaient et discutaient avec leurs parents ou les appelaient régulièrement au téléphone. Pour leur dire quoi ? Je ne comprenais pas.

J’étais si peu proche de mes parents que lorsque je suis tombée enceinte à l’âge de 16 ans, je n’ai pas su comment le leur dire. Ils ont fini par le constater eux-mêmes à mon cinquième mois de grossesse, alors que j’avais déjà réalisé mes premiers examens de grossesse, toute seule, avec les économies réalisées sur mon argent de poche. J’étais au courant de mon état depuis mon premier retard de règles mais j’avais trop peur de leur en parler. Je ne savais pas comment ils réagiraient parce que j’ignorais tout d’eux. Aujourd’hui encore je ne sais pas qui ils sont. Je ne sais rien de leur enfance. Je ne sais rien de leurs peurs ou de leurs rêves.

Comme l’adolescente que j’étais, l’adulte que je suis n’a toujours pas le sentiment de pouvoir faire appel à eux en cas de problème. Lorsque j’ai su que j’allais divorcer, je suis passée par une de mes tantes pour transmettre la nouvelle à mes parents. Et lorsque j’ai rassemblé mon courage à deux mains pour solliciter l’aide de mon père pour m’installer avec mes enfants après la séparation, je me suis vu répondre : « Ce n’est pas mon problème ! »

J’ai donc grandi avec la conviction que j’étais irrévocablement seule dans ce monde et que je ne pouvais compter sur personne. Je me suis toujours débrouillée par moi-même, attendant très peu des autres, parce que toute mon enfance, la seule réponse à une sollicitation était toujours : « non ». Inutile de demander quand on connait déjà la réponse : « NON ».

Cette dynamique est devenue le baromètre de mes relations amoureuses. Ne rien attendre. Ne rien demander. Et puisque que je ne demandais jamais rien, je ne recevais jamais rien. Je devais tout faire moi-même. C’est de cette façon que je me suis retrouvée à choisir systématiquement des partenaires qui étaient tantôt incapables, tantôt réticents à m’apporter la sécurité que j’espérais de tout mon cœur. Toute ma vie j’ai été incapable de laisser faire et de lâcher prise, parce que j’avais la conviction que si quelque chose devait être fait, alors je devais le faire moi-même. Je ne pouvais faire confiance à personne. Même en couple, j’étais toujours seule.

Comme Lily, l’héroïne du roman de Colleen Hoover, qui passe d’une enfance vécue dans la violence à une vie adulte de femme battue, je suis passée d’une enfance vécue dans la solitude à une vie adulte solitaire. C’était la seule vie que je connaissais, la seule que je pouvais reproduire. Le pire est que je ne m’en rendais pas compte. J’ai passé ma vie à fuir ce sentiment d’abandon pour finalement m’apercevoir que c’était moi qui le provoquais. Après tout, comment en vouloir à une personne de ne pas me donner ce que je n’ai pas demandé ? C’était un cycle, inscrit dans mon histoire familiale, que je n’arrivais pas à briser.

Nombreux sommes-nous à reproduire des cycles dont nous ignorons l’origine. Certains de ces cycles sont si ancrés dans nos histoires personnelles, qu’ils deviennent notre caractère et déteignent insidieusement sur la qualité de nos relations avec les autres. Ils s’ancrent dans nos habitudes, dans nos rituels, dans nos routines, dans nos traditions. Peu de personnes s’en rendent compte, parce que les personnes qui n’ont pas subi des violences extrêmes vont rarement s’interroger sur elles-mêmes. Elles ne savent même pas qu’elles ont un problème. Et pourtant… Combien d’enfants ayant grandi dans des foyers où règnent la violence verbale deviennent eux-mêmes auteurs ou victimes de violences verbales ? Combien de petites filles ayant vu leurs mères subir des infidélités, finissent par se marier elles-mêmes à des infidèles ? Combien d’enfants ignorés deviennent eux-mêmes des parents distants ?

Les mécanismes de défense que la petite fille que j’étais avait créé pour donner un sens à l’environnement dans lequel elle vivait, sont devenus le prisme déformant à travers lequel je voyais toutes mes relations à l’âge adulte. Laisser derrière moi la peur d’être abandonnée. Lâcher prise. Faire confiance. Apprendre à demander. Accepter une main tendue. Ce sont des choses qu’il m’est difficile de faire encore aujourd’hui. A tel point que je dois souvent me motiver trente minutes avant de formuler une requête, tout en résistant intérieurement à l’idée que la seule réponse possible est « Non ».

Avec courage je persévère. Pour briser le cycle. Pour me donner une chance de vivre une autre vie que celle que j’ai toujours connue. Pour guérir la petite fille en moi.

4 commentaires sur « Guérir la petite fille en moi »

  1. J’ai une administration absolue pour toi qui sait formuler tes émotions et ton ressenti. Beaucoup de courage pendant ta guérison et le fait de connaître le problème et pour moi un pas vers sa résolution.
    Merci de partager avec nous le chemin parcouru et celui à venir

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  2. L’exercice auquel tu t’es livré ici est pour moi, un des plus difficile de la vie d’adulte. Et pour attenuer la difficulté en général, on emballe tout ce qu’on aura déterré suite à cette introspection, dans de la complaisance déguisée en « respect » des parents des ainés etc… Respecter les gens c’est pourtant entre autre être honnête à propos d’eux. Tu as été honnête. ça manque énormément dans nos rapports avec nous même.
    Tu es définitivement sur la voie d’être la meilleure version possible de toi. A travers tes billets nous tes lecteurs sommes témoins de ton avancée vers cet horizon. Que cette détermination, ce courage et l’honnêteté avec laquelle tu te vois ne changent jamais. ❤

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